Avec l’aimable autorisation d’A-J Holbecq

« Argent, dettes et banques » aux éditions Yves Michel.
p. 67 à 70
Conclusion de ce chapitre sur la monnaie moderne.
Certains, heureusement peu nombreux, considèrent qu’il existe deux thèses qui s’opposent sur la possibilité ou non pour les banques commerciales de « créer de la monnaie», tels Paul Jorion qui, le 24 juin 2009, écrivait sur son blog « Comme je termine la rédaction de mon livre sur « L’argent », j’explore l’histoire de la pensée économique à la recherche des origines des deux thèses qui s’opposent sur la possibilité ou non pour les banques commerciales de «créer de la monnaie ex-nihilo». La question a plusieurs aspects secondaires comme on s’en souvient, l’un d’eux étant de savoir s’il vaut mieux considérer que la «monnaie bancaire», constituée de reconnaissances de dette, constitue à proprement de la « monnaie » où s’il s’agit d’un produit sui generis. Je rappelle que je défends la seconde position sur la base du fait que les reconnaissances de dette étant soumises à un risque de non-remboursement valent toujours moins que leur valeur nominale, et tout particulièrement en période de crise, comme aujourd’hui. ».
Ce débat, comme des poussées de fièvre, enflamme parfois la blogosphère ou les forums, débat qui a notre avis n’aurait pas lieu d’être tant il est évident que les banques commerciales peuvent, bien que très encadrées (encore que la crise de 2008 a bien montré les limites de cet encadrement), émettre « leur propre monnaie », la monnaie de crédit qui, pour le moment, est bien reconnue partout comme moyen de paiement.
Si l’on veut à tout prix ne considérer sous le terme « monnaie » que la monnaie dite « fiduciaire », et refuser de donner à ces reconnaissances de dettes des banques (ces « monnaies de crédit » qui circulent en étant reconnues par tous comme « monnaie »), alors c’est vrai, « ils » ont raison, les banques commerciales ne peuvent pas créer de la monnaie.
Mais il nous semble qu’il ne faut pas, sur la définition de la monnaie, vouloir réinventer l’eau tiède. Si toutes les publications (universitaires et bancaires, y compris celles des banques centrales) utilisent ce terme de monnaie depuis des décennies (en y précisant selon le cas fiduciaire ou scripturale, en précisant également l’aspect plus ou moins « liquide » de ces masses monétaires), pourquoi refuser à l’émission des banques commerciales ce terme de monnaie, en particulier s’il s’agit de celle présente dans les dépôts à vue [1] et qui est parfaitement « liquide ». Qui donc parmi ceux qui, des vrais spécialistes qui écrivent sur ce sujet ou l’enseignent, confonds la monnaie de banque centrale et la monnaie des banques commerciales, reconnaissances de dettes?
Outre le fait de « torturer » ce qu’écrivent Schumpeter [2] et les rédacteurs du document « Modern Money Mecanics » pour les faire coller à son discours, ce que Paul Jorion n’a également pas compris, c’est que les banques ne prêtent pas les dépôts à vue qui ne leur appartiennent pas, sauf accord formel du client (système de « cash sweep » : compte courant dont les fonds qui excèdent une somme déterminée sont automatiquement retirés pour être investis dans des placements productifs d’intérêts pendant la nuit et redéposés le lendemain matin)
La théorie de Paul Jorion est que la création monétaire par monétisation de créances serait « soutenue par l’establisment financier qui préfère voir circuler une interprétation complotiste des mécanismes de crédit [celle que nous développons dans ce livre] plutôt qu’une interprétation correcte [celle que soutiens Paul Jorion à savoir que les banques ne peuvent que prêter les épargnes existantes] mais anxiogène et susceptible de déclencher une panique bancaire »
On peut d’ailleurs se poser la question de savoir ce qui est le plus « anxiogène » pour un déposant : que ses dépôts à vue soient prêtés sans son accord ou que les banques émettent de la monnaie scripturale sous forme de crédit « ex nihilo » ?
Cette incompréhension vient peut être du fait que le « petit » banquier, simple directeur d’agence, va toujours dire qu’il lui faut des ressources pour émettre un crédit.
Dans son activité, ce banquier, trésorier d’agence, ne s’inquiète pas de savoir s’il crée de la monnaie ou pas : le banquier-trésorier va uniquement chercher à équilibrer ses comptes à la Banque Centrale (la « banque des banques »), par rapport aux autres banques. Si sa banque prête trop par rapport aux autres, c’est le système qui va la rappeler à l’ordre, car il faudra soit qu’il s’endette auprès des autres banques (et les lignes de crédit ne sont pas illimitées), soit qu’il mobilise des actifs sur le marché monétaire (et là non plus son bilan n’est pas inépuisable….)
[…]
p.73
Heureusement, il nous semble que ceux là même souhaitent justement la même chose que nous, à savoir que toute la monnaie circulante, plus ou moins « liquide », soit bien de la vraie monnaie qui ne supporte pas le risque de dépréciations d’actifs au sein d’un établissement bancaire, de la vraie monnaie garantie par la collectivité, une monnaie nationalisée comme nous le demandons en souhaitant que les banques commerciales ne puissent plus, dans le futur, émettre cette monnaie de crédit privée.
[1] Qui plus est, dans de nombreux pays, l’État garanti le solde d’un compte de dépôt bancaire jusqu’à des limites quand même importantes, en cas de difficultés du réseau bancaire : 70 000 € par personne en France.
[2] p.173 de « L’argent mode d’emploi » on lit une citation de Schumpeter pour laquelle nous noterez le « sic » de Paul Jorion entre crochets, simplement parce que si on prend ce qu’écrit Schumpeter à la lettre, et il parle bien de M1, c’est le seul appui sérieux de Paul Jorion qui s’écroule. « Schumpeter écrit donc «billets de banque [sic, il s’agit probablement d’une erreur de traduction, le contexte suggère qu’il s’agit de ‘monnaie bancaire’] et dépôts en banque font en tout point ce que fait la monnaie, partant ils sont de la monnaie »…. »
Je trouve cette manière de faire extrêmement déloyale envers le lecteur, alors qu’il suffisait de vérifier sur « google books » – ce qui lui avait d’ailleurs été proposé par un commentateur (fujisan) dès le 29 juin 2009 -, et donc Paul Jorion aurait au moins du en tenir compte dans son livre, cette édition papier des articles de son blog!
Oui, dans l’édition anglaise, Schumpeter parle bien de billets de banques : page 305 : « Bank notes and checking deposits eminently do what money does; hence they are money. »
http://tinyurl.com/yzbgoug
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