72 – Merci Étienne Chouard

Mises à jour consistantes signalées :

http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?pid=8530#p8530

Compilations sur la monnaie

Chers amis,

Je viens de mettre à jour trois compilations :

1) La compilation du présent fil de forum « Reprendre le pouvoir sur notre monnaie »,
fil formidable, richissime, créé il y a trois ans par notre précieux André-Jacques : 1 204 pages :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/R … onnaie.pdf
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/R … onnaie.doc

2) La compilation des débats sur la monnaie chez Paul Jorion depuis deux ans : 7 800 pages :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/T … Jorion.pdf
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/T … Jorion.doc

Ça, c’est du boulot…

3) la compilation en image des livres que j’ai à la maison  en deux piles,
ceux qui confirment et ceux qui infirment le pouvoir de création de monnaie consenti aux banques commerciales :

Février 2009 : Bibliographie chouardesque comparée : pour ou contre la création monétaire des banques commerciales
•à gauche, « les banques commerciales (privées) créent la monnaie (publique) »,
•à droite, « les banques commerciales ne créent pas de monnaie » :


Mars 2010 : Bibliographie étoffée :
en un an les deux piles ont doublé 😉

J’attends impatiemment
le dernier livre d’AJH, « Argent, dette et banques »,
pour le poser au dessus de ma pile de gauche

Étienne.

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71 – Allez, encore un petit effort, Paul Jorion…

Sur: « Une erreur commune, très commune, je dirais presque universelle, par Jean-Pierre Voyer »

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Ce billet de J-P Voyer a été un des plus débiles qu’il m’a été donné de lire sur le blog de Jorion. Heureusement de très bons commentaires ont relevé ce niveau.

A part Julien Alexandre qui, à demi-mots, a fini par reconnaitre la création monétaire (de monnaie de crédit) par les banques (pour 85%), aucun de ceux qui défendent le fait que les banques n’émettent pas de reconnaissances de dette qui sert de monnaie n’ont pu argumenter et, à la fin… même Jorion est obligé de le reconnaitre en clôturant ces commentaires (ca commençait à sentir le roussi pour lui)

Paul Jorion dit :

1) En ajoutant le montant des reconnaissances de dette à celui de l’argent (quel que soit son support matériel ou immatériel), on obtient des sommes supérieures à celles obtenues en ne comptant que l’argent. En période de désendettememt, la somme totale diminue nécessairement.

2) Le support est indifférent. Deux choses ne sont pas équivalentes parce que leur support est le même : un billet de banque est de l’argent mais un billet de loterie n’en est pas. Les flux d’argent immatériel et les reconnaissances de dette ne sont pas identiques parce que leurs traces sont pour tous deux des écritures.

Les discussions sur la monnaie ici finissent toujours par achopper sur le fait que certains intervenants ne pourront pas se résoudre à cela. On tombe alors dans la répétition infinie, c’est le moment que je choisis pour clore la discussion.

Bien, nous savons maintenant que Jorion mets dans le terme « argent » la monnaie de base (on se demande pourquoi ne pas avoir utilisé ce terme dès le début), c’est-à-dire la monnaie, fiduciaire ou scripturale, de la banque centrale.

Nous savons aussi que Jorion est d’accord sur ce dont nous avons toujours été d’accord:  c’est que la monnaie bancaire (monnaie/dette comme le  spécifie bien d’ailleurs Paul Grignon) est une reconnaissance de dette des banques envers les déposants, comme l’écrit A-J Holbecq et d’autres:

La monnaie n’est finalement qu’une reconnaissance de dette transmissible qui circule, un des éléments du passif des banques accepté comme moyen de paiement. L’essentiel est que cette créance soit reconnue par la société comme une véritable monnaie.

Il ne lui reste plus qu’à reconnaitre que les banques commerciales peuvent monétiser les créances (les reconnaissances de dette des emprunteurs), et nous serons presque d’accord…

PS: plusieurs commentateurs m’ont informé que leurs commentaires étaient censurés, et cette fois par un des nouveaux « modérateurs »: Julien Alexandre.

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70 – Comptes à vue

Intéressant échange entre André et Jeannot sur le blog de Jorion  (heureusement qu’il y a certains commentaires de qualité: les articles  – mis à part ceux de François Leclerc – sont la plus part du temps  indigents )

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André dit :

4 mars 2010 à 06:01

A QUEL TYPE DE CONTRAT CIVIL PEUT-ON RATTACHER LE CONTRAT DE COMPTE A VUE ?

Dans « L’argent mode d’emploi », je lis ceci :

« (…) et comme elle /la banque/ possède l’argent qui se trouve sur mon compte, elle en a l’usage ; elle dispose en particulier du droit de le PRETER, même s’il me revient par le biais d’une reconnaissance de dette » (page 39) (je souligne).

Et « Dans le prêt, je conserve la propriété de l’objet prêté, mais j’en perds et la possession et l’usage (…) /il s’agit là du prêt à usage ou commodat/. Bien qu’il n’en soit pas ainsi d’un point de vue juridique, la mise en dépôt d’une somme d’argent sur un compte courant est de facto un prêt, en l’occurrence un PRET D’ARGENT » (page 40) (je souligne).

Donc, suivant Paul Jorion, le contrat de compte à vue le contrat de compte à vue serait un contrat de prêt de consommation, défini à l’article 1915 des codes civils belge et français : « Le prêt de consommation est un contrat par lequel l’une des parties livre à l’autre une certaine quantité de choses qui se consomment par l’usage /qu’on en fait : ajout tiré de l’article 1874 des codes civils belge et français /, à la charge de cette dernière de lui en rendre autant de même espèce et qualité ».

Or, suivant la majorité de la doctrine belge, tel ne serait pas le cas : « (…) le contrat de prêt, qui est un contrat réel (…), ne permet pas d’expliquer le contrat de compte à vue, puisque, (…), à chaque inscription au compte correspondrait un nouveau prêt, alors que le montant des fonds déposés varie constamment et que les opérations sont réalisées en vertu du contrat primitif. En outre, IL EST DOUTEUX QUE LA VOLONTE DES PARTIES soit celle de conclure un contrat de prêt. Fredericq écrit ainsi, à bon droit, (…) : ‘’(…) lorsque le client remet ses espèces au guichet de la banque en compte à vue, veut-il réellement les ‘prêter’ à la banque ? Ne cherche-t-il pas plutôt à se décharger sur celle-ci des dangers de la détention et à profiter des avantages économiques que le dépôt procure ?’’» (je souligne) (C. Alter : « Traité pratique de droit commercial, T. V : Droit bancaire et financier » (Kluwer, 2006) ; consultable, en partie, sur Internet).

Deux autres auteurs belges ne disent pas autre chose et ajoutent même une intéressante considération. MM. Van Ryn et Heenen écrivent, en effet : « En réalité, le client cherche surtout à mettre ses fonds à l’abri des pertes et des vols, et à profiter des services que les banques rendent à leurs ‘’déposants’’. On a invoqué ces avantages, il est vrai, pour maintenir au contrat la qualification de prêt (…). Mais UN CONTRAT QUI IMPOSE A L’’’EMPRUNTEUR’’ L’OBLIGATION DE FOURNIR DES SERVICES AU « PRETEUR » NE CORRESPOND PAS A LA NOTION DE PRET » (je souligne) (G.-A. Dal : « La nature juridique du compte de dépôt à vue » in « Mélanges Roger O. Dalcq : responsabilités et assurances » (Larcier, 1994) ; consultable, en partie, sur Internet). Ce qui voudrait dire que ne correspondent pas à la notion de prêt, non seulement le droit du client à profiter des services bancaires, mais aussi l’obligation de la banque de fournir des services bancaires : on comprend, dès lors, pourquoi C. Alter (o.c.) a pu écrire : « il est douteux que la volonté DES parties soit celle de conclure un contrat de prêt » (je souligne)

En conséquence :

1) Le contrat de compte à vue n’étant pas un contrat de prêt de consommation, IL N’AURAIT AUCUN EFFET TRANSLATIF DE LA PROPRIETE de l’argent qui s’y trouve, du client à la banque. C’est dire que l’article 1893 des codes civils belge et français ne s’appliquerait pas : « Par l’effet de ce prêt, l’emprunteur devient le propriétaire de la chose prêtée, et c’est pour lui qu’elle périt, de quelque manière que cette perte arrive ».

2) Le contrat de compte à vue n’étant pas un contrat de prêt de consommation, IL NE POURRAIT PAS ETRE LE FONDEMENT JURIDIQUE DE L’USAGE QUE LA BANQUE FAIT DE L’ARGENT DE SES CLIENTS, à savoir accorder des prêts à des tiers et se faire rémunérer, par ces derniers, en intérêts.

MM. Van Ryn et Heenen écrivent, comme le rapporte G.-A. Dal (o.c.) à l’appui de sa thèse suivant laquelle le contrat de dépôt à vue n’est pas un contrat de prêt de consommation : « (…) LE TITULAIRE D’UN DEPOT A VUE NE TOUCHE QU’UN FAIBLE INTERET ; on peut même concevoir des dépôts improductifs. » (je souligne).

Bien sûr un contrat de compte à vue peut contenir une clause allouant au client un faible intérêt, mais sans que l’on puisse, en raison du fait que le contrat de compte à vue ne serait pas un contrat de prêt de consommation, rattacher cette clause à l’article 1905 des codes civils belge et français (« Il est permis de stipuler des intérêts pour simple prêt (…) d’argent », l’expression « simple prêt » renvoyant à l’intitulé du chapitre II du code civil (« Du prêt de consommation ou simple prêt »).

Autrement dit, si le compte à vue est faiblement rémunéré, cela ne pourrait jamais être autre chose qu’une « largesse » ou, mieux, qu’un « geste commercial » de la banque à l’égard d’un bon client.

3) Le contrat de compte à vue n’étant pas un contrat de prêt de consommation, l’article 1915 des codes civils belge et français disposant que « Le prêt de consommation est un contrat par lequel l’une des parties livre à l’autre une certaine quantité de choses (…) A LA CHARGE DE CETTE DERNIERE DE LUI EN RENDRE AUTANT DE MEME ESPECE ET QUALITE », NE TROUVERAIT PAS A S’APPLIQUER.

      • jeannot14 dit :
        4 mars 2010 à 11:23

        Je ne suis pas juriste, mais il me semble que le dépot à vue ou compte courant est encadré par le titre onzième du code civil DU DEPOT ET DU SEQUESTRE.

        Les articles 1915 et suivant encandrant les dépots mobiliers, comprenant la monnaie fiduciaire et scripturale.

        De surcroit, l’obligation des virements de salaire sur un compte de dépôt engage la responsabilité de l’état nation vis à vis de non émoluments.

        Après, tout ce complique, la monnaie est un tout indivisible, non marquèe par sa provenance, salaire placement vente d’un bien etc.. Comment voulez-vous retrouver la traçabilité de ces flux imbriqués.

        Pourtant, au dessus l’état ce porte garant pour une certaine somme du montant inscrit sur votre compte à vue.

        Raisonnons simple (E=MC2), l’obligation de la traçabilité des sommes salariales ou des dépôts supérieurs à ?, devrait transiter sur un compte courant dédié uniquement aux transactions courantes de la vie de tous les jours.

        Dès que nos dépôts serviraient à des placements financiers ou spéculatifs, il faudrait donner un ordre de virement pour déplacer la somme du compte « courant » à un compte « spéculatif » en sachant que le simple fait de ce virement dégage la collectivité de la garantie apportèe au compte de dépôt. ( sauf livret populaire et A)

        Quid, de la mondialisation, l’état souverain aurait la souveraineté sur la garantie des comptes de dépôts des sommes encadrèes par lui sur son territoire.

        Bien sur, la responsabilité pleine et entière de ces virements incomberait au titulaire du compte, tout gagner ou tout perdre, au citoyen en pleine conscience de choisir.

  • André dit :
    4 mars 2010 à 19:11

    @ Jannot14

    A QUEL TYPE DE CONTRAT CIVIL PEUT-ON RATTACHER LE CONTRAT DE COMPTE A VUE ? (suite)

    Le contrat de compte à vue ne peut pas plus être rattaché au contrat de dépôt qu’au contrat de prêt de consommation.

    Le contrat de dépôt est défini à l’article 1915 des codes civils belge et français : « Le dépôt en général est un acte par lequel on reçoit la chose d’autrui, à la charge de la garder et de la restituer en nature ».

    Suivant C. Alter (o.c.): « (…) le contrat de dépôt est un contrat réel, qui ne se forme que par la remise de la chose, de telle sorte que chaque inscription au crédit devrait impliquer la conclusion tacite d’un contrat de dépôt, ce qui NE CORRESPOND PAS A LA VOLONTE DES PARTIES » (je souligne).

    En conséquence :

    1) Le contrat de compte à vue serait-il, quod non, un contrat de dépôt, de toute façon, IL N’AURAIT AUCUN EFFET TRANSLATIF DE LA PROPRIETE de l’argent qui s’y trouve, du client à la banque. En effet, les codes civils belge et français ne contiennent aucun article qui disposerait – comme le fait leur article 1893 à propos du prêt – que « Par l’effet de ce dépôt, le dépositaire devient le propriétaire de la chose déposée ».

    2) Le contrat de compte à vue n’étant pas un contrat de dépôt, IL NE POURRAIT PAS ETRE LE FONDEMENT JURIDIQUE DE L’USAGE QUE LA BANQUE FAIT DE L’ARGENT DE SES CLIENTS, à savoir accorder des prêts à des tiers et se faire rémunérer, par ces derniers, en intérêts.

    En effet, l’une des deux obligations du dépositaire est une obligation de garde, l’article 1915 des codes civils belge et français disposant que « Le dépôt en général est un acte par lequel on reçoit la chose d’autrui, à LA CHARGE DE LA GARDER (…) ». Par ailleurs, l’article 1917 des codes civils belge et français dispose que « Le dépôt proprement dit est un contrat essentiellement GRATUIT »). Mais ce caractère gratuit n’empêche pas le dépositaire de pouvoir exiger le remboursement des frais qu’il a pu être amené à faire pour la conservation de l’objet reçu en dépôt.

    Certes l’article 1930 des codes civils belge et français autorise un usage de la chose gardée, accessoire et conditionné : « Il / le dépositaire / ne peut se servir de la chose déposée, sans la permission expresse ou présumée du déposant ». Or, à ma connaissance, un contrat de compte à vue ne contient aucune clause par laquelle le client permet, expressément, à la banque de faire l’usage susdit de son argent.

    Bien sûr, les banques font un tel usage, permanent, de l’argent se trouvant sur les comptes à vue de leurs clients, sans que ceux-ci y trouvent à redire. Est-ce là « (…) la permission (…) présumée du déposant » dont question à l’article 1930 ? Quoiqu’il en soit, suivant C. Alter (o.c.), « (…) l’usage par les banques de fonds déposés chez elles n’est pas simplement occasionnel comme dans le dépôt (…). Autrement dit, ledit usage est permanent et, par là même, il ne correspondrait pas à la notion de dépôt, qui n’autorise qu’un usage occasionnel de la chose déposée. »

    3) Le contrat de compte à vue n’étant pas un contrat de dépôt, l’article 1915 des codes civils belge et français disposant que « Le dépôt en général est un acte par lequel on reçoit la chose d’autrui, A LA CHARGE (…) DE LA RESTITUER EN NATURE », NE TROUVERAIT PAS A S’APPLIQUER.

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69 – Billet invité: A-J Holbecq « considérations… »

Cet article est volontairement en deux parties.. une première  diffusable partout, une seconde (la suivante) plus spécifique à ce blog « postjorion » . Évidemment, je ne puis empêcher personne de diffuser les deux mais ce n’est pas souhaitable.

1 ère partie

Vous savez tous qu’il y a  création de monnaie (scripturale) ex nihilo par le système bancaire, celle qui est réalisée par une banque en émettant une dette sur elle-même, dette qui va servir de moyen de paiement (dépôt à vue) et que cette création de monnaie bancaire (chaque banque émets en fait sa propre monnaie) consiste simplement à monétiser une créance, c’est-à-dire à porter en actif le montant de la reconnaissance de dette de l’emprunteur, et en passif, sur le compte courant (à vue) de l’emprunteur, le même montant. Il n’y a à ce stade aucun besoin de monnaie centrale pour ce faire.

Vous savez tous que les banques ne puisent pas dans les Dépôts à Vue (les comptes courants) pour les prêter sans vous le dire à un emprunteur … non, en fonction de leurs parts de marché et des disponibilités en monnaie centrale (billets de banque ou excédent – existant ou potentiel –  en Banque Centrale)  elles peuvent ou non émettre de nouveaux crédits, c’est-à-dire procéder à une émission de monnaie nouvelle.

Mais  Maurice Allais écrit

« Fondamentalement, le mécanisme du crédit aboutit à une création de moyens de paiement ex nihilo, car le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible, alors que, dans le même temps, la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. À chaque opération de crédit, il y a ainsi duplication monétaire. Au total, le mécanisme du crédit aboutit à une création de monnaie ex nihilo par de simples jeux d’écriture. »

Parfois, certains se servent de cette explication pour nous dire : vous voyez bien que vous vous trompez (les banques prêtent bien les dépôts sans vous le dire et ne font donc pas de création monétaire: il y a donc conservation des quantités)

Qu’en est t’il ?

Je dois à Christian Gomez de pouvoir vous donner cette explication sur ce qui a longtemps été un sujet de doute pour moi.

Un dépôt à terme par exemple,  est un « proche substitut » d’un dépôt à vue et il peut être considéré par son détenteur, pour tout ou partie,  comme faisant partie de ses liquidités dont il peut avoir besoin pour équilibrer ses recettes et ses dépenses dans tous les cas de figures (y  compris des chocs imprévus).  [N’oublions pas qu’en théorie c’est cette fonction qui distingue la monnaie de l’épargne]

Le principe du raisonnement est simple:

– je fais un dépôt à terme dans une banque et je considère que, compte tenu de ses caractéristiques (préavis pour retrait, intérêts, frais, etc…) et de mes projets d’épargne à long terme, par exemple 20% (chiffre arbitraire lié à la psychologie de chaque détenteur) de ce dépôt équivaut en fait à une disponibilité immédiate (encaisse)  que je peux mobiliser en cas de besoin urgent:

– En fixant mon plan de recettes et dépenses sur une période, je détermine mon encaisse désirée comme étant 100% dépôt à vue + 20% dépôt à terme ( une autre manière de le voir est la suivante: si ce dépôt n’avait pas ses caractéristiques de liquidité et était très illiquide – un titre à  2 ans par exemple – , il faudrait que j’accroisse mes dépôts à vue du montant équivalent à 20% de mon dépôt à terme.)

– En prêtant ce dépôt à terme, la banque va « pour moi » (de mon point de vue) dupliquer les encaisses dans la proportion de 20% de mon dépôt à terme:
* pour 80%, il s’agit d’une épargne vraie, donc une abstention de consommer, donc un montant non dépensé que je TRANSFERE à un autre agent;
* pour les 20% restant, ils vont bien sûr être utilisés par l’emprunteur et entrer dans ses disponibilités « en caisse » , tandis que moi je considère (d’un point de vue psychologique) la même somme comme immédiatement disponible également

Allais aurait simplement pu être plus précis et préciser  «dépôt à terme »  au lieu du simple « dépôt ».

Pour bien comprendre, on peut repartir des schémas ultra-simples d’Allais qui reprennent en fait l’activité bancaire à ses débuts:
Point de départ: Une banque reçoit 100 en lingots d’or.
Elle peut agir de 2 manières pour accroître les encaisses en supposant que, du fait de la loi des grands nombres, elle ait besoin d’une encaisse-or de 10%.
1 – elle prête 900 en escomptant des traites et en multipliant les billets de banque  (création ex nihilo dans sa forme historique)
2 – elle prête  90  en  livrant l’or physique  (création par duplication) ==> on voit bien dans ce cas qu’il y a les déposants initiaux qui eux considèrent bien que 100 est disponible à la banque alors que 90 se baladent dans la nature pour financer de nouvelles transactions :  La masse monétaire en circulation est bien 190 (dépôt initial + 90 montant prêté)

2° partie

Même un esprit aussi affûté que Paul Jorion s’est laissé prendre, mais c’est simplement parce qu’il n’a jamais voulu admettre que les banques créaient bien de la monnaie par le simple fait de la monétisation de créances.

Voyons d’ailleurs ce qu’écrit Jorion dans « l’argent mode d’emploi »

« La confusion, chez Allais, réside bien sûr dans le verbe « considère ». Le fait que quelqu’un « considère » quelque chose  ne  veut  pas dire  que  ce  soit  vrai,  à preuve : « Oscar considère qu’on fabrique le gruyère en coulant le fromage autour des trous. » Là, « le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible » : Eusèbe a de l’argent sur son compte à vue et est convaincu qu’il peut retirer cet argent s’il se rend à la banque. La banque a en réalité prêté l’argent qui se trouvait sur son compte à Casimir : « La banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. » Voici deux larrons, Eusèbe et Casimir, qui « considèrent » qu’ils possèdent le même argent. « Quel scandale, s’écrie Maurice Allais : la banque a dupliqué l’argent d’Eusèbe ! » Pas vraiment : le « même argent » ne se trouve jusqu’ici que dans les « considérations » de nos deux compères. Le lendemain matin, ils vont tous deux à la banque et retirent « leur » argent. Casimir reçoit l’ex-argent d’Eusèbe, et celui-ci reçoit de l’argent qu’il « considère » comme sien mais qui n’est en réalité pas le sien, le sien étant dans la poche de Casimir. Quel argent reçoit-il alors ? Je suppose que, selon Maurice Allais, la banque effectue une opération « scripturale » et donne à Eusèbe cet argent ex nihilo.

Note :

1 – Le fait que quelqu’un « considère », nous dit Jorion , ne veut pas dire que ce soit vrai ! Jorion a raison, justement, c’est faux comme je l’ai expliqué dans la première partie.

2- pour lui il s’agit bien du compte à vue : il écrit bien « Eusèbe a de l’argent sur son compte à vue »

3 – « Quel argent reçoit-il alors ? »s se demande Jorion. Et là il nous parle d’argent scriptural alors que dans tout son livre, le seul argent qui vaille est de l’argent banque centrale

En fait, la position défendue par Maurice Allais s’identifie à celle de l’économiste « anarcho-capitaliste » (il est lui-même à l’origine du terme) Murray Rothbard (1926-1995) pour qui un système bancaire sain requiert des réserves fractionnaires de 100 %, autrement dit un système qui cantonne les banques commerciales dans un rôle de coffre-fort, sans jouer le rôle d’intermédiation qui leur est généralement reconnu.

Note  :

Jorion n’a vraiment rien compris : un  système bancaire à réserves « fractionnaires » de 100 % (elles ne sont plus fractionnaires dans ce cas , mais passons), ne permet à ce système de prêter QUE les sommes dont disposent les banques en dépôts à terme mais qui sont couvertes par la même quantité de monnaie centrale. Les banques gardent, dans ce système, le même rôle d’intermédiation qu’actuellement, mais ne peuvent plus monétiser des reconnaissances de dettes en créant de ce fait de la nouvelle monnaie scripturale qui viendrait s’ajouter à celle existante dans les différents types de dépôts.

Le système des réserves fractionnaires permet en fait une démultiplication monétaire qu’on aurait cependant tort de confondre avec une « création monétaire », le principe de conservation des quantités restant d’application, sans être jamais enfreint.

Bien que les réserves fractionnaires soient aujourd’hui en général de 2 %, les illustrations de la manière dont opère le système avancent le plus souvent le chiffre de 10 % et je ne faillirai pas à la tradition. La raison justifiant une fraction plus élevée se comprendra aisément.

Voici comment le système fonctionne : Eusèbe dépose 100 € sur son compte à la banque. La banque est obligée de constituer sur cette somme des réserves fractionnaires de 10 % sur un compte en banque centrale. Le reste, elle a le droit de le prêter. Ce qu’elle fait : Casimir avait besoin de 90 €, et elle les lui accorde. On se retrouve dans la situation décrite par Maurice Allais : deux clients de la banque qui « considèrent » qu’ils possèdent le même argent. Eusèbe « considère » qu’il possède toujours ses 100 €, alors que 90 d’entre eux sont désormais dans la poche de Casimir, qui « considère » lui aussi – et à plus juste titre – qu’il possède cet argent. La somme disponible n’a pas changé : il n’y a toujours que 100 € entre Eusèbe et Casimir, mais, si l’on tient compte maintenant des « considérations » des uns et des autres, la somme de ces « considérations » est de 190 €. Cette somme est très théorique, puisque les 190 € ne peuvent pas être mobilisés simultanément, mais il y a néanmoins, dans les représentations, multiplication de la somme initiale par un facteur 1,9, même s’il n’y a pas eu création de 90 € supplémentaires.

Note : 2 erreurs fondamentales de Jorion :

1 – La banque ne prélève pas 10% sur le compte de d’Eusèbe pour les déposer en banque Centrale : il n’y a aucun lien possible entre monnaie scripturale centrale et monnaie scripturale bancaire (sauf au niveau du compte du Trésor Public). La banque commerciale mets en pension des obligations et en échange la Banque Centrale créditera son compte du montant, ici 10 € . Le système est le même pour la monétisation d’une créance entre banque centrale et banque secondaire, qu’entre banque secondaire et emprunteur.

2 – Si… Les 190 qui sont sur des comptes scripturaux peuvent être mobilisés simultanément, et il y a bien eu création de 90 € scripturaux supplémentaires au compte de Casimir, sans aucun prélèvement sur le compte de Eusèbe. La masse monétaire est devenue 190€

Jorion oublie que la monnaie est un instrument de paiement spécialisé accepté de façon générale par les membres d’une communauté en règlement d’un achat, d’une prestation ou d’une dette.

En fait, c’est simplement parce que la monnaie (scripturale ou fiduciaire/manuelle) est acceptée avec confiance par toute une communauté qui a confiance dans ses banques et dans le système monétaire chapeauté par l’État au travers de sa banque Centrale (qui, faut-il le rappeler est une structure dont le capital appartient à 100% à l’État, c’est-à-dire à nous tous) que la monnaie détient ce rôle et une communauté moderne ne pourrait s’en passer sauf à transférer toute la création monétaire à la Banque Centrale

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68 – Billet invité: Bruno Lemaire « Sur la question des dettes »

Article origine « Sur la question des dettes »

Sur la question des dettes et sur les possibilités de s’en sortir …

A longueur de journées, et de medias, on nous parle des dettes pharamineuses des états, après avoir parlé il y a deux ans du sur-endettement lié plus particulièrement aux subprimes.

Mais de quoi s’agit-il réellement, et sommes nous, collectivement et individuellement, condamnés par cette malédiction, le surendettement ?

Qui sont donc ces débiteurs, et pourquoi ce monceau de dettes ?

Dans ce billet, après avoir parlé des débiteurs, nous parlerons des créanciers (sans créanciers, pas de débiteurs 😉 ), puis nous parlerons des dettes, et enfin nous esquisserons quelques pistes de « sortie de dettes ».

A- Les débiteurs.

Ils sont connus, c’est un peu tout le monde.

D’abord, il y a les états, et pas seulement ceux appelés, très durement, les PIGS (Portugal, Irlande ou Italie, Grèce et Espagne) : on peut y ajouter les USA, le Royaume Uni, la France, le Japon et des tas d’autres pays.Ensuite, certaines entreprises.

Enfin, beaucoup de particuliers, soit parce qu’ils ont été pris par une frénésie de consommation, soit tout simplement parce qu’ils ne gagnent pas assez pour vivre. Ou encore certains particuliers ou organisations, qui ont cru que l’on pouvait gagner à la Bourse ou sur les marchés financiers à coup sûr, et qui ont spéculé avec de l’argent qu’ils ne possédaient pas.

B- Les créanciers
Avant de les citer, juste un petit retour en arrière, sur la notion d’argent et de monnaie. Quand on parle d’argent, on confond parfois deux notions.

Lire la suite

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67 – Christian Gomez : 100% money

Cet article est un résumé, préparé par A-J Holbecq, d’un article plus complet en téléchargement pdf de Christian Gomez auquel vous pouvez vous référer pour avoir plus de détails. Il est publié avec l’accord de l’auteur.

L’article complet est intitulé : Une « vieille » idée peut-elle sauver l’économie mondiale ?
Un réexamen de la proposition d’une réforme radicale du système bancaire : L’imposition d’un coefficient de réserves de 100%
et a été présenté lors du colloque « LA CRISE : TROIS ANS APRÈS QUELS ENSEIGNEMENTS ? »

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Les banques doivent-elles disposer du pouvoir de créer de la monnaie ?  Non, car une telle possibilité que permet un système bancaire à couverture fractionnaire, induit l’instabilité économique et financière, une mauvaise allocation des ressources et des distorsions injustifiées dans la répartition des revenus…

Le principe actuellement en vigueur est nommé « système de crédit à couverture fractionnaire » est le vice fondamental de nos systèmes bancaires :  la création monétaire qui lui est liée permet aux banques de faire du crédit en promettant de payer à vue des sommes  pour lesquelles elles n’ont en réserve qu’une fraction de ces exigibilités, en jouant sur « la loi des grands nombres » et les compensations entre les entrées et les sorties de fonds.

Ce mécanisme du crédit bancaire considéré comme frauduleux a été critiqué pour:

(1)son caractère structurellement instable, puisque des actifs non liquides sont financés par des dépôts à vue volatiles par essence, d’où les crises financières à répétition,

(2)son extraordinaire capacité à amplifier les mouvements économiques, prix et activité, à la hausse et à la baisse ;

(3)les déformations qu’il engendre dans la structure des taux d’intérêt et dans l’appareil de production,

(4)les distorsions qu’il induit dans la répartition des revenus puisque, par le pouvoir d’achat qu’il crée « ex nihilo », il permet à ceux qui en bénéficient de « prendre sans offrir », détruisant ainsi les équilibres

Les plus grands économistes ont proposé de nouveaux systèmes pour le réformer en cherchant à dissocier la création de monnaie et la  distribution du crédit, afin que l’investissement s’ajuste au mieux à l’épargne et que soit ainsi mis fin à l’instabilité chronique des économies. La plupart d’entre eux sont fondés sur un principe :  la monnaie en circulation doit être couverte à 100% soit par des espèces métalliques [Ricardo (1820), « Currency School » (1844), Walras (1892), Von Mises (1928), Hayek… Rothbard (1962), de Soto (1998)], soit par de la monnaie de base (« groupe de Chicago » (1933), Currie (1932,1934), Fisher (1935), Friedman (1959), Allais (depuis 1947, 1977), le privilège de la création monétaire étant récupéré dans ce cas là par l’Etat.

Le 100% money permettrait de réguler les économies plus efficacement qu’à présent, d’améliorer leur productivité, de donner une solution aux problèmes budgétaires et de dette publique. Elle pourrait être la base d’une refondation d’un nouveau capitalisme. Le « 100% Money », impose aux banques un taux de réserve de 100% sur les dépôts à vue et assimilés.

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66 – Système bancaire à réserves pleines.

Certains (moi aussi) souhaitent que nous puissions réfléchir collectivement à un « bon » système monétaire. Alors, je voudrais vous indiquer cet article de Sylvie Diatkine trouvé sur le wiki monnaie.

Je vous laisse lire avec attention

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« La monnaie à l’abri des prêts » : le plan de I. Fisher (1935) à l’origine des propositions de « narrow banking »

par Sylvie Diatkine (2)

Communication aux 20èmes Journées Internationales d’Économie Monétaire et Bancaire, Birmingham, 5-6 juin 2003.

Source : http://www.univ-orleans.fr/deg/GDRecomofi/Activ/diatkine_birmingham.pdf

Les débats fondateurs des XVIIIe et XIXe siècles jusqu’au début du XXe siècle portent sur le lien entre la monnaie bancaire et le crédit et son influence sur les cycles. Les conséquences de la prise de risques par les banques au niveau de l’instabilité bancaire sont mises en évidence, notamment celles du risque de liquidité. Ce dernier est lié au caractère liquide du passif de la banque qui fournit ainsi une « assurance de liquidité » alors que l’actif est illiquide. Il en résulte la possibilité de crise de liquidité et la nécessité de l’intervention du prêteur ultime.

En même temps, une question récurrente au sein de la théorie bancaire est justement celle des moyens de réduire ces risques source d’instabilité en agissant au niveau du rapport entre monnaie et crédit(3). L’étude de ce débat fait ressortir l’opposition entre deux conceptions de la banque. Soit une banque qui « transforme » des réserves préexistantes en monnaie bancaire soit une banque qui crée de la monnaie bancaire à partir du crédit. Certains auteurs choisiront une solution maximale en envisageant de séparer le crédit de la monnaie et en supprimant le risque de liquidité. Cette solution a donné lieu à diverses propositions de réformes bancaires. Nous étudierons celle de I. Fisher, présentée dans 100% Money, 1935. Les deux fonctions maintenant séparées soit de fourniture de crédit soit de gestion des paiements seront le fait de banques spécialisées afin de limiter les répercussions, sur le système de paiements, de l’instabilité introduite par le cycle du crédit. L’émission de monnaie bancaire doit être couverte à 100 % par des réserves, afin que la « monnaie ne soit plus à la merci des prêts ».

Cependant, I. Fisher, s’il se préoccupe des crises bancaires, voulant éviter les conséquences du risque de transformation et de liquidité pris par les banques sur la monnaie, n’envisage de les réguler que par le moyen de la politique monétaire et la variation de la quantité de monnaie de base et non par une régulation du crédit. Ici la politique bancaire disparaît.

On trouve aujourd’hui des propositions de réforme bancaire visant à instaurer des banques avec 100% de réserves chez M. Allais ou chez M. Friedman(4) ou des « banques étroites » (narrow banking). D’autres projets encore ont pour but de remplacer les banques par des institutions financières de type « money market funds » ou fonds mutuels investis en titres du marché monétaire(5).

L’objet de cette communication est de retracer l’origine des propositions contemporaines de « narrow banking » dans l’histoire de la pensée économique. Pour ce faire, nous nous concentrerons sur le plan de I. Fisher exposé dans 100 % Money (Adelphi, NewYork?, 1935). Il est aussi à la base du plan de l’École de Chicago(6) qui s’insère dans le débat entre partisans de règles ou d’une politique discrétionnaire en matière de politique monétaire. L’importance des crises bancaires durant la Grande Dépression du début des années trente incite en effet les auteurs à s’interroger sur leurs causes. Mais certains vont proposer des solutions radicales puisqu’il s’agira de faire cesser toute création de monnaie à partir du crédit. Ils vont donc proposer d’aller plus loin (mais dans la même ligne) que l’École de la circulation et l’Act de 1844 en Angleterre.

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65 – Billet invité: A-J Holbecq sur « l’erreur de Chris Martenson »

ATTENTION, DANGER. A LIRE AVEC TOUT LE RECUL NECESSAIRE, SANS OUBLIER DE LIRE LES COMMENTAIRES.

On trouve sur le net un excellent « cours » sur le site de Chris Martenson, intitulé « The crash course »

Il a été traduit en français et vous pouvez trouver l’entrée ici : http://jcbonsai.free.fr/cc/

Je voudrais néanmoins revenir sur le Chapitre 7: Création Monétaire, sur lequel, une fois de plus, nous trouvons la même erreur (traduction ou original ?)

J’insère donc en rouge mes observations:

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Ici, nous allons explorer le processus par lequel la monnaie est créée.

Permettez-moi de vous présenter John Kenneth Galbraith. Il a enseigné à l’Université de Harvard de nombreuses années et a été actif en politique, au service des administrations de Franklin D. Roosevelt, Harry S. Truman, John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson; et a été entre autres Ambassadeur des États-Unis en Inde sous Kennedy.

Il est l’un des rares à avoir été décoré à deux reprises de la Médaille Présidentielle de la Liberté.

Vraiment le genre de personne respectable et qui sait de quoi il parle. À propos de la monnaie, il a dit : «Le procédé par lequel la monnaie est créée est tellement simple que l’esprit en est dégoûté». Nous allons détailler ce point bien précis.

Si vous ne comprenez pas ce passage du premier abord, ne vous inquiétez pas, parce que la création monétaire est vraiment une bizarrerie difficile à saisir, et encore plus à accepter. C’est en réalité un procédé très simple, mais très difficile à accepter.

Tout d’abord, examinons comment la monnaie est créée par les banques commerciales.

Pour l’instant, laissons de côté la provenance de cet argent, supposons qu’une personne arrive avec 1 000 dollars (en espèces, mais il pourrait s’agir pour la banque d’une disponibilité en monnaie de base dite aussi monnaie centrale) et, par chance, une toute nouvelle banque sans dépôts vient d’ouvrir. Les 1 000 dollars (en espèces) sont déposés à la banque et maintenant la personne a une créance de 1 000 dollars (son compte bancaire) et la banque a une dette de 1 000 dollars (le même compte bancaire).

Maintenant, une règle comptable, édictée par une loi nationale, permet aux banques de prêter à d’autres personnes une partie, une fraction de l’argent qu’elles ont en dépôt . En théorie, les banques sont autorisées à prêter jusqu’à 90% de ce que les gens leur ont déposé, même si, comme nous le verrons plus tard, la proportion est beaucoup plus proche de 100% que de 90%. Néanmoins, parce que les banques ne conservent qu’une fraction de leurs dépôts en réserve, ce procédé est appelé «système bancaire de réserve fractionnaire».

C’est là ou ce n’est pas clair: « permet aux banques de prêter à d’autres personnes une partie, une fraction de l’argent qu’elles ont en dépôt ». La lecture de ce passage semble montrer que la banque va prêter 90% de la monnaie déposée! Non, la banque va pouvoir, dans ce cas, faire un crédit nouveau (de la nouvelle monnaie scripturale qui va s’ajouter à celle qu’elle a reçue et pour laquelle elle a créé la créance initiale). Si la banque peut prêter 90% des 1000 $, c’est 900 $ qui vont se rajouter aux 1000 $ et non pas 900 $ qui se déduiraient des 1000 $ pour être prêtés, alors que la banque ne modifierait pas le compte du premier déposant en lui laissant penser qu’il détient toujours 1000 $.

Revenons à notre exemple; nous avons maintenant une banque avec un dépôt de 1 000 $ et les banques ne font pas de profits en gardant simplement les dépôts pour elles – mais elles gagnent leur vie en empruntant à un certain taux et en prêtant à un taux plus élevé.

Comme toute banque peut prêter jusqu’à hauteur de 90% des dépôts de ses clients (ici, c’est mieux exprimé) , la banque dans notre exemple trouve une autre personne qui souhaite emprunter 900 $.

Cet emprunteur dépense alors cet argent (on suppose qu’ici il s’agit de monnaie scripturale ?) en le passant à une autre personne, peut-être son comptable qui, à son tour, le dépose dans une banque. Que ce soit dans la même banque ou une autre banque ne change rien à cette histoire.

Avec ce nouveau dépôt, la banque reçoit 900 $ tout neufs qu’elle peut utiliser (non, elle ne peut les « utiliser » pour les prêter, mais elle peut les « utiliser » pour accepter un nouveau crédit de 810 $) et elle recherche activement quelqu’un qui veut emprunter 90% de ce montant, soit 810 $.

Et voici un autre prêt, cette fois pour 810 $, qui est dépensé et redéposé à la banque et à nouveau, un dépôt de 810 $ tout frais est disponible pour des prêts. Ainsi, la banque prête 90% de 810 $ soit 729 $, et ainsi de suite jusqu’à ce que nous découvrons finalement que les 1 000 dollars déposés au départ ont proliféré en un total de 10 000 dollars.

Toute cette monnaie est-elle réelle? Vous pariez qu’elle l’est, surtout si c’est sur votre compte bancaire. Mais si vous avez été attentif, vous vous rendrez compte qu’en fait nous avons ici trois choses. Tout d’abord, nous avons 1 000 dollars en réserve en banque  (il s’agit bien ici de « monnaie centrale »),   10 000 dollars au total sur divers comptes bancaires et 9 000 dollars de nouvelle dette. Les 1 000 $ d’origine sont maintenant entièrement gardés en réserve par les diverses banques, mais chaque nouveau dollar, tous les autres 9 000 $, ont été prêtés et ne sont «garantis» que par un montant équivalent de dette. Comment va votre esprit? Est-il déjà dégoûté?

Vous remarquerez également que si tout ceux qui ont déposé de l’argent à la banque voulaient reprendre tout leur argent (en espèces) en même temps, tous les 10 000 dollars, la banque ne serait pas en mesure de les payer parce que, bon, elle ne l’aurait pas (mais elle pourrait évidemment les emprunter à la banque centrale qui serait obligée de vite imprimer des billets) . La banque n’a que 1 000 $ en réserve. Un point c’est tout. Vous remarquerez également que ce mécanisme de création de nouvelle monnaie à partir des nouveaux prêts et dépôts fonctionne très bien … tant que tous les emprunteurs remboursent leurs dettes. Mais si un seul emprunteur fait défaut, ne rembourse pas, alors les choses deviennent difficiles. Mais c’est une autre histoire pour plus tard.

Pour l’instant, je veux vous faire comprendre que la monnaie prêtée est créée à la demande. Inversement, lorsque les prêts sont remboursés, la monnaie «disparaît».

C’est la façon dont la monnaie est créée et je vous invite à le vérifier par vous-même. Un endroit est la Réserve Fédérale elle-même, qui a publié une bande dessinée éducative de laquelle j’ai tiré ce bel exemple. Vous trouverez un lien vers ce document sur mon site Web sous la rubrique Essential Articles.

Vous aurez remarqué que j’ai laissé de côté quelque chose de primordial, à savoir les intérêts. D’où vient donc l’argent pour payer les intérêts sur tous les prêts? Si tous les prêts sont remboursés sans intérêt, nous pouvons annuler la totalité de la chaîne de transactions, mais lorsque nous prenons en compte les intérêts, il n’y a soudainement pas assez d’argent pour rembourser tous les prêts.

Un grand vide apparaît clairement dans cette histoire et nous devrons découvrir d’où vient ce vide. Par la même occasion, nous allons également éclaircir le mystère de l’origine des 1 000 $ du départ.

Alors quel est le but de tout ceci? Pourquoi avons-nous passé ces dernières minutes à étudier le mécanisme de création monétaire? Parce que pour apprécier les conséquences de notre niveau massif d’endettement, vous devez comprendre comment la dette est crée. C’est l’une des raisons. Et la plus importante est liée à toutes ces courbes exponentielles que nous avons vues précédemment au chapitre 3. Mais nous n’en sommes pas encore là. Allons y.

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64 – Le dépôt de monnaie en banque (Dalloz 1998)

Paul Jorion a trois fois laissé la parole sur son blog à un dénommé J-P Voyer : trois salmigondis dont il est impossible de rien comprendre (et sans intérêt), mais dont les liens m’ont permis de mettre la main sur une des pages du site de ce « comptable » sur laquelle on trouve une analyse de  François Grua (Recueil Dalloz 1998) « Le dépôt de monnaie en banque » , annotée par le sieur Voyer.

C’est un cas d’école intéressant: vous verrez comment un juriste qui n’a pas de formation d’économiste et n’a pas défini préalablement le sens des mots qu’il utilise rends un sujet clair totalement abscons.

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« Le dépôt de monnaie en banque » François Grua, Recueil Dalloz 1998

1 – La pratique du dépôt de monnaie en banque est la plus simple qui soit. Pourtant son analyse juridique a toujours laissé une impression d’embarras.

D’où la tentation d’imaginer qu’elle aurait pu se fourvoyer dans ses prémices et qu’en éliminant les fausses pistes le droit lui aussi saurait être simple.

D’où les quelques antithèses qui suivent.

A. La garde de la chose n’est pas essentielle

2 – Si on a pris l’habitude de déposer son argent en banque, ce n’est pas tellement pour le conserver à l’abri des voleurs ou du feu. C’est à cause d’une limite naturelle des espèces monétaires : elles se prêtent mal aux paiements importants et à distance. Les hommes n’ont jamais trouvé mieux qu’elles pour résoudre leurs échanges, mais leur remise implique des déplacements ennuyeux et risqués. Il est bien commode de se décharger du transit sur un banquier, qui met l’argent là où on veut qu’il aille.

Le principal dessein du déposant est donc d’utiliser plus aisément son argent, au moyen d’ordres qu’il adressera à sa banque (chèques, virements, etc.). Telle est au départ l’originalité majeure de ce contrat : une manière de se dessaisir d’une chose pour la rendre mieux apte à son emploi.

3 – Cette considération porte à laisser de côté la discussion classique, qui s’enlise vite, de savoir si le contrat tient du dépôt proprement dit (quoique irrégulier) ou plutôt du prêt. Ni l’un ni l’autre n’ont été conçus pour permettre au remettant de mieux utiliser lui-même la chose.

La garde peut être mise hors sujet, d’autant qu’elle n’a franchement guère de sens, appliquée à une chose qui n’a pas vocation à dormir. Le sujet véritable réside dans ce tour de prestidigitation juridique grâce auquel on parvient à conserver pour soi ce qu’on donne.

B. Le dépôt de monnaie ne transfère aucun droit de propriété

4 – Une idée communément admise, même par la Cour de cassation, est que le dépôt [« de monnaie« , dit le titre] transfère au banquier la propriété des espèces sur lesquelles il porte. La jurisprudence évite de qualifier le contrat, mais ses effets principaux seraient ceux du dépôt irrégulier : les espèces étant choses de genre, le déposant en perd la propriété dès leur remise et ne dispose plus que d’un droit de créance (1).

Mais cette idée de transfert de propriété est une fiction, car en réalité les espèces ne semblent pas des choses dont on soit propriétaire . Elles ne sont pas des biens.

5 – La monnaie est la seule chose qui soit faite uniquement pour être due . Sa seule fonction est d’être objet d’obligation. Cela donne un rapport singulier entre l’obligation monétaire et son objet. À la différence des autres sortes d’obligations, qui vont chercher leur objet parmi les choses qui ont par elles-mêmes une utilité , des choses qui existent autrement que par le fait qu’elles sont dues, qui sont des biens, les obligations monétaires se fabriquent un objet rien que pour elles. La monnaie accède ainsi à l’état d’objet de l’obligation sans avoir eu besoin de passer préalablement par l’état de bien.

Devient-elle alors un bien parce qu’elle est objet d’obligation ? Tel est probablement le cheminement de ceux qui croient en sa propriété. Mais il ne suit pas l’ordre logique des facteurs. C’est la qualité de bien qui permet normalement à une chose de devenir objet d’obligation, pas l’inverse. Une chose est ou n’est pas un bien ; elle ne le devient pas par la fonction juridique qu’on lui fait remplir.

6 – Si malgré tout l’idée de propriété des espèces conserve quelque vraisemblance, c’est à cause d’une certaine propension de l’esprit à leur prêter une valeur. Quoique dans la réalité elles ne vaillent rien, pas même leur coût de fabrication, on s’imagine volontiers qu’elles portent cependant une valeur , vu qu’elles permettent d’acquérir des choses qui elles-mêmes en ont une. Un billet de banque serait, somme toute, comme un petit tableau de maître, ou sa reproduction, qu’on aurait artificiellement doté d’une valeur de convenance afin qu’il puisse s’échanger avec n’importe quoi. Les espèces seraient donc au moins des biens artificiels.

Mais cette fiction n’apporte à la monnaie rien dont elle ait besoin. Ce n’est pas elle qui explique les vertus de la monnaie et la convoitise qu’elle suscite . Un marteau est recherché pour la force de frappe qu’il contient ; un litre de lait, pour ses lipides. Au contraire les espèces sont des choses faites uniquement pour être remises, donc détenues. Elles sont recherchées pour leur seule détention, qui est une fin en soi, parce qu’elle est la condition nécessaire et suffisante de leur utilisation. Peu importe donc ce qu’elles contiennent. Ce n’est pas dans la chose, mais dans le fait de sa détention que réside la capacité d’achat.

Ce n’est pas non plus en prêtant de la valeur aux espèces qu’on expliquera le phénomène du paiement, c’est-à-dire de l’extinction de la dette par leur remise. Un paiement avec de la monnaie n’est pas un échange entre deux choses regardées comme portant en elles, chacune de son côté, une égale quantité de valeur . Ce n’est pas l’équivalence avec ce qu’on acquiert qui fait le paiement. La monnaie n’est équivalente à rien , car il faut qu’elle soit rien pour être tout, contrairement aux autres choses, qui parviennent à être quelque chose en étant juste ce qu’elles sont. La monnaie n’éteint pas la dette par voie d’égalité, mais par voie d’autorité.

7 – A s’en tenir à la réalité, les espèces parviennent à remplir leur fonction en étant rien, rien que des signes , sans avoir à singer les biens. Monnaie et obligation monétaire n’existent que l’une par l’autre et échappent au néant en s’accrochant l’une à l’autre, en marge du droit des biens (2). Mieux vaut donc alléger l’analyse du dépôt de monnaie de cette idée de propriété qui l’encombre (3). Ce contrat est une remise volontaire d’espèces, un transfert de détention, ni plus ni moins.

C. L’argent n’est pas déposé pour être restitué

8 – Il y a deux manières d’utiliser la monnaie. Remise en paiement, elle éteint une dette. Remise sans dette, elle fait naître une créance .

Certains contrats sur l’argent ont précisément pour fonction d’exploiter cette seconde virtualité de leur objet. Ainsi le prêt à intérêt. Si le prêteur abandonne ses espèces, ce n’est pas pour rendre service à l’emprunteur, mais parce qu’il préfère une créance à des espèces. Il remet l’objet d’une créance qui n’existe pas pour devenir titulaire d’une créance ayant cet objet. Il troque, pour ainsi dire, ses espèces contre une créance. C’est que les espèces ne produisent pas directement de fruits. Seules les créances ont cette vertu, seules elles produisent intérêts

Le principe du dépôt en banque est le même. Lui aussi n’est qu’un paiement à l’envers. Lui aussi a pour but de fabriquer une créance avec de la monnaie .

En soi ce but n’a rien d’original : tous les contrats sont conclus pour faire naître des créances. Mais d’ordinaire, ce qui intéresse un créancier n’est pas vraiment la créance, c’est son paiement. De lui viendra sa véritable satisfaction. Au contraire, dans le dépôt de monnaie en banque, le déposant n’attend pas sa satisfaction de l’exécution par le banquier de l’obligation de restitution qui naît, car seul un fou déposerait son argent pour le plaisir qu’on le lui rende . Ce que désire le déposant est simplement l’état de créancier. Cela lui suffit. Dans l’immédiat, il est satisfait sans paiement, parce qu’il trouve dans sa créance exactement ce qu’il cherche : l’origine de cette prérogative qui va lui permettre de disposer des espèces du banquier, comme si c’était les siennes, pour régler les tiers.

9 – Cette prérogative tient à un mécanisme général du droit des obligations : toute créance de somme d’argent, pas seulement sur un banquier, est une réserve d’espèces à la disposition du créancier, car un créancier peut demander à son débiteur de porter les espèces à un tiers qu’il lui indique. Cette figure juridique, connue sous le nom d’indication de paiement, est prévue par le code civil dans ses art. 1277, al. 2, et 1937.

Elle suppose le consentement du débiteur, le créancier n’étant sûrement pas en droit de lui imposer contre son gré le surcroît de charge qu’implique le transport des fonds au tiers indiqué . Dans le cas du dépôt en banque ordinaire, le consentement du banquier est normalement acquis d’avance, par l’ouverture du compte, qui contient ce service particulier. Mais c’est dire que l’accord des volontés se situe hors du dépôt. Le dépôt a bien pour but de placer des fonds à la disposition du déposant, mais à lui seul il n’y parvient pas. Il ne fait que créer une situation : rendre le déposant créancier. Un autre contrat est nécessaire pour exploiter cette situation. Le dépôt n’est qu’une étape dans la production des effets qui en sont attendus, mais qui ne sont pas produits par lui.

Il y a d’ailleurs des dépôts qui n’ouvrent pas la possibilité de disposer des espèces du banquier en ordonnant à celui-ci de payer des tiers. C’est le cas de ce qu’on appelle le gage-espèces. Sa différence essentielle avec le dépôt en banque ordinaire est qu’il engendre une créance nue, non assortie du droit de disposer des espèces du banquier .

10 – Ce qui précède conduit à distinguer deux manières pour le déposant d’utiliser sa créance pour payer les tiers. Il peut d’abord la céder. Alors c’est une créance qui change de titulaire . Le tiers cessionnaire est investi du droit de réclamer paiement au banquier. Mais le déposant peut aussi demander au banquier de transférer des espèces à un tiers qu’il lui indique. Alors ce sont des fonds qui changent de mains . Le tiers n’est investi d’aucun droit sur le banquier dépositaire. Son rôle se borne à recevoir les fonds qui lui sont adressés.

La pratique bancaire utilise les deux procédés. Ainsi un chèque est de par la loi un mode de transfert de créance, la provision . Au contraire, le virement est un mode de transfert d’espèces, non d’une créance, puisque ce n’est pas le bénéficiaire, mais le déposant, qui donne l’ordre de payer.

11 – Ces vues divergent de celles qui sont communément admises en doctrine aujourd’hui. L’analyse habituelle part aussi de la constatation que le déposant est titulaire d’une créance, mais elle considère qu’un droit de cette nature ne répond pas aux exigences de la pratique, car les transmissions de créances sont des opérations compliquées (cf. art. 1690 c. civ.) et peu sûres (cf. opposabilité des exceptions). La pratique aurait besoin que ces créances nées de dépôts se transmettent aussi simplement et aussi sûrement que les espèces. Elle cherche donc à assimiler ces créances à des espèces. Elle découvre la solution dans une fiction, encore une : celle que les créances nées de dépôts s’incorporent dans les écritures en compte, comme elles s’incorporent dans les effets de commerce, de sorte qu’elles se transmettraient par simple jeu d’écritures. Ainsi s’expliquerait le virement.

La doctrine monétaire recourt volontiers aux fictions, quoique l’utilisation de la monnaie paraisse bien naturelle à tout le monde et qu’on n’explique pas les phénomènes naturels à coup de fictions. Elles permettent évidemment à la pratique de retomber sur ses pieds, mais sans souplesse. Et l’ennui, avec elles, c’est le risque que le profane ne se laisse gagner par l’impression qu’il est en face d’un rideau de fumée derrière lequel seuls les initiés ont accès et qu’ils s’y taillent à leur aise leur petit empire dans le savoir. Mieux vaut se passer d’elles quand on le peut.

Or aucune fiction n’est nécessaire pour expliquer la simplicité du virement. C’est très naturellement qu’il est un transfert d’espèces, non de créance. Il suffit de voir qu’il est une forme d’indication de paiement. Ce n’est pas parce que les dépôts engendrent des créances que les virements sont a priori des transferts de créances . C’est au contraire ce qui leur permet d’être des transferts d’espèces, des espèces détenues par le banquier débiteur.

Cette fiction que les écritures en banque sont comme des espèces est à la rigueur acceptable quand elle ne fait que décrire la réalité, c’est-à-dire quand, derrière la créance du déposant, on trouve en effet des espèces mises à disposition par le banquier. Mais quand ce n’est pas le cas Il doit l’endosser Il doit l’endosser, elle fausse l’analyse. Ainsi dans le gage-espèces, on ne saurait assimiler la créance qu’il fait naître à des espèces, à moins de donner à fond dans cette fiction que toute écriture en banque est comme des espèces et tomber dans le piège qu’on s’est soi-même tendu.

D. Les avoirs en banque ou « monnaie scripturale » ne sont pas assimilables aux espèces monétaires

12 – Les économistes ont sûrement les meilleures raisons d’assimiler les avoirs en banque à des espèces et de parler de « monnaie scripturale ». Mais pour les juristes subsisteront toujours des différences irréductibles.

13 – Les avoirs en banque ne sont pas des instruments de paiement aussi complets que les espèces, parce qu’ils n’apportent pas au créancier une satisfaction égale, quelle que soit la manière dont ils sont utilisés.

Quand un créancier reçoit l’avoir de son débiteur à l’état de créance par exemple dans un chèque, il n’est pas payé, car une remise de créance ne vaut pas paiement. Seul l’encaissement de cette créance vaut paiement (4). Donc, dans cette hypothèse, l’avoir reste ce qu’il est : une créance.

Et quand le créancier reçoit l’avoir par virement, alors il reçoit bien des espèces (5) et il est payé. Mais ces espèces passent aussitôt pour lui à l’état de créance, sous forme d’avoir dans son propre compte. Or cette forme ne lui convient pas nécessairement, car une créance est une chose vulnérable. Elle se compense sans qu’on y puisse rien, elle se saisit, elle se prescrit, elle se bloque, elle est exposée au contentieux, serait-il infondé. C’est pourquoi cette forme de paiement est subordonnée en principe au bon vouloir du créancier. Hors quelques exceptions d’inspiration fiscale, on n’est pas obligé de recevoir son dû sous forme d’avoir en banque. Autrement dit, à la différence des espèces, la « monnaie scripturale » n’a pas cours légal, et c’est là un attribut monétaire fondamental qui lui manque. La monnaie ne valant que par sa capacité de réutilisation, le cours légal est la garantie juridique, pour celui qui la reçoit, qu’il pourra l’utiliser à son tour en l’imposant en paiement à ses propres créanciers. Sans cette garantie, la satisfaction du créancier prend en droit un caractère aléatoire. C’est donc seulement en fait que les avoirs en banque jouent le rôle de monnaie ; et même en fait ils n’y parviendraient pas si, derrière eux, il n’y avait les espèces (6).

14 – De manière plus générale, ce n’est pas en baptisant monnaie ce qui est un droit qu’on fera oublier au créancier qu’on ne paye pas avec un droit. Ni un droit de créance ni un droit de propriété. Aucun créancier ne sera d’accord si son débiteur lui dit : « J’ai oublié chez moi sur le manteau de la cheminée les espèces que je devais vous remettre. Elles y sont parfaitement individualisées. Je vous en transfère la propriété. Vous voilà payé ». Le droit peut préparer la satisfaction du créancier, il peut l’entourer de garantie, mais il ne peut pas la créer. Ce qu’il faut au créancier, ce n’est pas un droit à la chose ou sur la chose, mais la chose elle-même (7).

15 – Les rapports des espèces et des avoirs en banque avec le droit privé sont foncièrement différents.

Les espèces, face au droit, sont comme l’amour ou l’enfant de Bohème : la répulsion est immédiate et réciproque. Dostoïevski a dit que l’argent, c’est la liberté frappée. Donc le non-droit. Les espèces s’y réfugient d’autant mieux qu’elles ne sont pas des biens, qu’elles ne sont rien. La régularité et la moralité n’y trouvent pas toujours leur compte, mais c’est pareil pour toutes les libertés, et après tout celle-là en vaut d’autres qui sont homologuées comme publiques dans les ouvrages spécialisés (8).

Les avoirs en banque n’ont pas ce charme anarchique. Ils sont du droit, puisqu’ils sont créances. Contrairement aux espèces, qui ne sont pas faites pour être individualisées, et même faites pour ne pas l’être, les avoirs le sont nécessairement sous leur forme d’écritures. On le suit à la trace dans le dédale des comptes. On décèle leur origine et leur destination. L’œil des autres, et leur nez, s’y insinue aisément (9). Ils sont congénitalement sujets aux contrôles étatiques. Ils obligent à rendre des comptes. Bref, la liberté de Dostoïevski se laisse mal déposer en banque (10).

Il y a là un paradoxe. Le droit ne peut pas vraiment tenir la « monnaie scripturale » pour de la monnaie, précisément parce qu’elle est du droit, seulement du droit.

Conclusion

16 – Si les analyses qui précèdent sont exactes, le dépôt de monnaie en banque est le contrat le plus simple de tout le droit des obligations. Sa seule finalité, son unique effet, est la naissance d’une créance monétaire. Cette créance permet de déplacer de la monnaie , mais elle ne se métamorphose pas elle-même en monnaie. Créance elle est, créance elle reste.

Notes

(1) Ainsi Cass. 1re civ., 7 févr. 1984, Bull. civ. I, n° 49 ; Defrénois 1984, art. 33427, note Larroumet. L’idée d’un transfert de propriété de la monnaie par le dépôt conduit aussi à analyser le gage-espèces comme une aliénation fiduciaire à titre de garantie. Cf. Cass. com., 3 juin 1997, Bull. civ. IV, n° 165 ; JCP 1997, II, n° 22891, rapp. Rémery ; D. 1998, Jur. p. 61, note François ; D. 1998, Somm. p. 104, obs. Piedelièvre.

(2) Le code civil considère manifestement les espèces comme des biens, comme des choses susceptibles de propriété. Voir notamment l’art. 1238. C’est qu’en 1804 les espèces étaient réellement des biens, car elles étaient ou représentaient une créance d’or ou d’argent. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Voilà plus de vingt ans qu’aucune monnaie n’est plus rattachée à un métal, ni directement ni indirectement. Cela a coupé les espèces du monde des biens pour les réduire au seul état d’objet d’obligation.

(3) Dans le contentieux, l’idée de propriété de la monnaie ne paraît jamais avoir servi à rien. À admettre le principe de la revendication des espèces en cas de vol (cf. Cass. req., 25 nov. 1929, DH 1930, p. 3 ; RTD civ. 1934, p. 184, obs. Solus) ? Mais, en pratique, la revendication butte contre l’impossibilité d’individualiser les espèces dans le patrimoine du voleur. De même la question du moment du transfert de propriété de la monnaie ne se pose jamais. C’est qu’on ne paye pas avec un droit de propriété. Cf. infra, n° 14.

(4) Cass. com., 23 juin 1992, Bull. civ. IV, n° 245. V. aussi l’abondante jurisprudence énonçant que la remise d’un chèque ne vaut pas paiement.

La fiction de l’incorporation de la créance dans les effets de commerce n’a donc jamais suffi pour que la remise d’un effet de commerce vaille paiement, pour que l’effet soit assimilable à de la monnaie. Comment, dès lors, dans le dépôt en banque, la fiction de l’incorporation de la créance dans les écritures pourrait-elle suffire à transformer cette créance en monnaie ? Le paiement est une épreuve de vérité. Il n’a que faire des fictions.

(5) Cf. supra, n° 10.

(6) Pour un juriste, l’euro ne sera donc pas une véritable monnaie tant qu’il sera dépourvu du cours légal et n’existera que sous forme d’avoirs.

(7) C’est une autre raison qui, en droit privé, empêchera l’euro d’être une monnaie véritable, distincte des monnaies nationales, tant qu’il n’aura pas ses propres espèces.

C’est aussi une autre raison pour laquelle l’idée de propriété de la monnaie ne sert à rien.

(8) L’art. 221 c. civ. aurait dû aller sans dire.

(9) Le secret bancaire procéda visiblement, à l’origine de sa pratique, de l’idée de rendre les comptes en banque aussi opaques que les portefeuilles et réduire ainsi, autant qu’il était possible, cet écart naturel entre les espèces et les avoirs en banque. C’est ce qui lui donnait sa particularité par rapport aux autres secrets professionnels. Mais le droit positif y a apporté tant de limites qu’il semble en avoir fait un secret professionnel comme un autre.

(10) C’est une raison de plus qui empêchera l’euro d’être une monnaie véritable tant qu’il n’existera que sous forme d’écritures dans les comptes. Allez payer un dessous-de-table en euros…

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63 – Billet invité: Bruno Lemaire « encore sur la monnaie… »

Encore sur la monnaie, censure, desillusion, contre-sens et realites

Sur la nouvelle pensée unique dans le domaine monétaire.

Je pensais ne plus avoir à, ne plus devoir, démonter certaines pratiques, surtout venant de quelqu’un qui se prétend défenseur des pauvres, des exclus, des états endettés, et pourfendeur de la pensée unique. Et pourtant…

Sur un blog connu dans la blogosphère française, celui de Paul Jorion, le commentaire suivant avait été posté par un certain « @crapaud rouge » (le 5 février 2010 à 20:44)

« Bravo pour la démo ! Elle va tout à fait dans le sens de « L’Argent mode d’emploi » qui se fonde sur le distinguo entre le « vrai argent », – la monnaie fiduciaire -, et ce qui est simplement comptabilisé en donnant l’impression d’être de l’argent mais qui ne mérite pas le nom de monnaie. Les dépôts ne sont que des promesses de payer, alias reconnaissances de dettes.. »)

J’avais tenté de répondre à ce « crapaud rouge » la chose suivante:

Vous avez raison: L’argumentation de Voyer (auteur du billet niant la création monétaire par les banques privées) va tout à fait dans le sens de ce qu’écrit Paul Jorion dans « l’argent, mode d’emploi ». La seule différence c’est que Voyer n’a pas le talent littéraire de Paul, et que ses arguments sont donc beaucoup plus ennuyeux, donc encore plus critiquables, B.L.

Commentaire supprimé, dont acte.

Bien entendu, Paul Jorion a le droit de faire ce qu’il veut sur son blog: il pourrait simplement avoir la décence d’écrire: tout argument – fut-il courtois et ‘policé’ – s’opposant à mes idées sera banni de MON blog.

Je vais donc ici dire, en termes courtois et policés, ce qui me semble « abracadabrantesque » dans les thèses de Jorion – et de Voyer (qui se présente comme grammairien, commerçant, comptable et … philosophe puisque, pour lui « La comptabilité est une branche importante de la philosophie »).

Revenons donc à l’essentiel, la question monétaire, et de ce que prétendent explicitement Jorion et Voyer.

Voyer pense arriver à la « Démonstration de la non-création d’argent par les banques commerciales et de la stupidité de la scie « Les crédits font les dépôts » ». Je ne vais donc pas reprendre ici les habituels « arguments d’autorité » utilisés contre (le plus souvent) ou pour cette thèse, je vais me contenter ici d’utiliser le simple bon-sens du lecteur, qui se fera lui-même son opinion.

Repartons des définitions de l’argent et de la monnaie, ce ce que ces mots représentent, à la fois conceptuellement et concrètement, pour chacun d’entre nous: quand ce sera nécessaire pour la clarté, j’utiliserai un exemple concret, celui de l’euro, pour éviter toute ambiguïté.

La monnaie – terme utilisé par l’ensemble des économistes – (money en anglais) est ce qui sert à payer, dans une communauté donnée: l’euro en europe, le dollar aux USA. Le terme ‘populaire’ mis pour monnaie, hélas, est « argent », ce qui conduit à des confusions sémantiques regrettables.

Nous réserverons le terme « argent » à « argent liquide » (« currency » en anglais): nos amis canadiens de la mouvance « crédit social » l’appellent « argent de poche », ceux qui parlent le « franglais » disent aussi « cash »: un billet de 100 euros, c’est de l’argent. Une somme de 100 euros, quelque soit son support, électronique ou papier, c’est de la « monnaie« .

Il y a différentes monnaies nationales: le dollar, l’euro, le yen, le rouble sont tous des exemples de « monnaie », ce ne sont pas des « argents ». Un billet de 10 dollars est de l’argent, la somme de 10 dollars est de la monnaie.

Cela étant acquis, au moins pour la présente discussion, à quoi sert une « monnaie »: à trois choses en réalité.

1) C’est un moyen de paiement, universel, accepté partout (à l’intérieur au moins d’une certaine communauté: l’Europe pour l’euro, la Russie pour le rouble)
2) C’est un étalon de valeur, une unité de compte (les prix des biens et services sont affichés en euros, en France – pas en moutons ou en kilogs de sel)
3) C’est une réserve de valeur (on peut garder des billets sous son matela, et les utiliser plus tard, conserver un certain montant d’euros sur son compte bancaire, et l’utiliser plus tard, sans « trop » perdre de pouvoir d’achat: tout dépend bien sûr de l’évolution générale des prix des biens et services dans la communauté considérée)

Sur le point 1, « moyen de paiement » certains estiment qu’un billet d’euro est plus efficace qu’un euro sur un compte bancaire. On peut payer en billets son boulanger, et n’importe quel commerçant. On peut vous refuser un chèque libellé en euros, ou bien l’utilisation de votre carte bancaire.
Mais, à l’inverse, je préfère avoir 1000 euros sur mon compte, pour passer une commande sur internet, ou pour verser un acompte pour mon nouveau canapé en cuir véritable. De plus, au dessus de 1500 ou 2000 euros, toute transaction doit utiliser la monnaie « non papier », la monnaie tout court (soit sous forme de virement, soit sous forme d’envoi de chèque, soit sous forme du débit par carte bancaire d’un compte bancaire).

Donc, pas d’avantage décisif entre l’argent liquide et la monnaie (bancaire), sauf, bien sûr, si vous avec une certaine attirance pour le travail « au noir » et les valises pleines de billets à transporter dans un paradis fiscal quelconque.

Sur le point 3, « réserve de valeur », on peut penser que conserver ses billets par devers soi, ou sous son matelas, est plus efficace que de garder une somme, plus ou moins considérable, à la banque.
En cas de panique bancaire, vous pouvez ne pas avoir le temps de retirer vos billets, en catastrophe, de votre banque, si tout le monde veut en faire autant. De fait chacun s’accorde, qu’il soit jorioniste ou anti-jorionaiste ou a-jorioniste, à penser qu’il y a moins de billets disponibles que de monnaie en circulation (je n’ai toujours pas compris comment Jorion, devant ce constat, pouvait dire que la monnaie « non argent » n’existait pas: un mystère philosophique sans doute).
Si donc vous êtes intéressés par les billets, vous penserez que c’est une meilleure « réserve de valeur » que votre monnaie bancaire: cette réserve « billets » sera toujours disponible.
Là encore, cela peut se discuter, car en cas de panique bancaire « partielle », vous pouvez toujours tenter de faire un virement vers une autre banque, plutôt que de vous faire piétiner devant les portes de votre agence par une foule en délire.

Mais, peu importe, même si l’on peut admettre que les « billets », l’argent-papier est, sur ce point – celui de réserve de valeur , une « meilleure monnaie » que la « monnaie en général »,la monnaie « scripturale », et que 100 000 euros en billets, chez vous, est préférable à 100 000 euros sur un compte numéroté, quelque part, il s’agit de savoir, ici, comment la monnaie « non papier » est émise, comment elle « commence », comment elle « finit », en fait comment la monnaie est créée, et comment elle est détruite, et par qui.

Sur le plan historique, l’histoire est bien connue. La monnaie a commençé par être une monnaie « marchandise », et entre 1700 et 1900, cette monnaie-marchandise fut essentiellement de l’or, du moins en occident.

Cet or était « stocké » dans les coffres des banques. Les banquiers étaient de simples « dépositaires » de cet or, des gardiens de coffre-forts. Leurs clients leur apportaient leur or, et recevaient en échange un certificat de dépôt (c’était un vrai dépôt, les clients déposaient bien quelque chose, contrairement à ce qui se passe maintenant dans les dépôts bancaires où, en général, ce ne sont pas les clients qui « déposent » de l’argent « sonnant et trébuchant »).

Ce certificat de dépôt, ou reçu, pouvait être utilisé de 2 façons.

La première façon, bien sûr, c’est si le dépositaire voulait récupérer tout ou partie de cet or.

La deuxième façon était d’utiliser ce reçu comme un billet « au porteur » pour acheter des marchandises, ou pour louer des services. Ce reçu pouvait ainsi passer de mains en mains, le porteur de ce reçu (parfois authentifié par une contre-signature, ou une série de contre-signatures) l’utilisant comme monnaie (d’échange), comme moyen de paiement.
La « réserve de valeur », elle, était le stock d’or.

On connaît tous, plus ou moins,la suite de l’histoire. Non contents de se faire payer pour le service de « gardiennage » de l’or de leurs clients – ce qui est tout à fait normal, bien sûr – les banquiers, constatant qu’on venait rarement leur réclamer leur or, se mirent à émettre non plus des reçus, mais des prêts. Ces prêts n’étaient pas gagés sur l’or qu’ils possédaient (la plupart des banquiers n’avaient pas de « fonds propres », ou si c’était le cas, c’était une infime partie du stock d’or qu’ils « gardaient ») mais sur l’or qu’ils avaient en dépôt.

Et, au lieu de se limiter à ce début d’escroquerie: prêter l’argent des autres, mais sans prêter plus que leurs stocks ne permettaient (s’ils avaient un million d’euros or, en prêtant la même somme il y aurait déjà eu deux millions en circulation, un million « 100% or » correspondant aux reçus des dépôts-or de leurs clients, un million de prêts « ex nihilo » reposant sur du vent, et une tromperie manifeste), ils sont allés beaucoup plus loin
.
Constatant « empiriquement », (le mot savant, qui se veut scientifique, pour « empiriquement » ou « pragmatiquement » est …. « statistiquement ») que moins de 10% de « leur » or était réclamé pour être retiré, et que les mouvements de retrait étaient le plus souvent compensés par des mouvements de dépôt, ces banquiers « gardiens » allèrent jusqu’à émettre 10 fois – pour les plus peureux – à 100 fois – pour les plus « audacieux » – la valeur du stock qu’ils avaient en garde.

D’où, bien sûr, des paniques bancaires récurrentes, lorsque les dépossants d’or tentaient de revenir chercher, plus nombreux que prévu, leur or.

Hé bien il en est exactement de même aujourd’hui, l’or ayant ‘simplement’ été remplacé par le papier monnaie, et les prêts bancaires étant devenus de la monnaie scripturale, au lieu de petits mots écrits sur un bout de papier par leur banquier, un « bank-note »

Si l’on regarde les « fonds propres des banques », leur « capital propre », les banques européennes ne sont tenues par la loi que de posséder 2% de l’argent qu’ils prêtent. Avec les réserves de liquidités (l’argent-papier, les stocks de billets en euros) que les banques sont aussi plus ou moins tenues d’avoir, ou de pouvoir se procurer très rapidement, dans la journée, on arrive à une possibilité de prêts de l’ordre de 7 à 8.

Dit plus précisément, et très concrètement, avec vingt milliards d’euros de fonds propres, et une réserve de billets de 150 milliards d’euros, le système bancaire européen peut prêter jusqu’à 1000 milliards, ces prêts étant bâtis à 80% sur de la « confiance », mot noble pour dire du « vent », du « vide », de la monnaie créée ex-nihilo.

Les faits parlent d’eux-même. Sur les 20 dernières années, le ratio « monnaie »/ »argent liquide », ou plus exactement M1/ »argent liquide » a oscillé en Europe entre 4 et 9.4, pour osciller, depuis 2003, entre 4.4 et 6.2. Ce ratio est actuellement de 5.95. (M1 est la somme des comptes à vue – appelés à tort « dépôts à vue », alors que la plupart du temps ces dépôts ont été créés par des prêts, et non par une épargne initiale – et des billets, des euros-billets, en circulation)

Que disent Jorion et ses disciples: sans contester ce chiffre, ils disent simplement que ce ratio n’a pas de sens, qu’on ne DOIT pas comparer la monnaie bancaire et l’argent (je n’ose supposer qu’ils auraient aussi refusé que l’on étudie le ratio entre les prêts basés sur l’or et l’or lui-même, il y a un siècle ou deux, le « signe » n’étant pas « la chose »)

Revenons donc sur cette question de création-destruction monétaire.

Si l’on prend en compte le système bancaire dans son entier (on pourra aussi se reporter à l’un de mes billets précédents), on peut considérer que ce système – l’ensemble des banques commerciales – dispose d’une certaine quantité d’euros en billets, billets qui ont été émis par la BCE, banque centrale européenne.

Tant que nous payons en euros, que ce soit en billets ou en monnaie (scripturale) – chèques, carte bancaire, virements ou autres – il n’y a pas de problème, pas de « fuites » en dehors de ce système.

Les problèmes peuvent venir de 3 sources:
a) si, pour une raison ou pour une autre, les clients du système veulent retirer plus de « liquide » (l’équivalent de « plus d’or ») que le système bancaire n’en possède.
b) si, pour une raison ou pour une autre, la banque centrale impose une modification des ratios des banques, que ce soit des ratios de liquidité ou des ratios de fonds propres.
c) si les achats faits hors de la zone euro se montrent plus importants que les ventes, et si l’euro n’est plus considéré comme une monnaie attrayante.

Dans ces trois cas, la banque centrale européenne aurait à intervenir. Le fera t-elle pour le bien commun ?: ceci est une autre histoire.

Si, maintenant, nous regardons ce qui se passe à l’intérieur du système, l’histoire se complique un peu.

Jusqu’à maintenant, nous n’avons considéré qu’un agrégat de banques, le système bancaire dans sa globalité. Parler d’euro en général avait donc un sens, de même qu’un billet de 100 euros avait un sens précis, parler d’un compte de 100 euros – que ce compte soit à la Société Générale, à la BNP, au Crédit Agricole, à la Poste ou aux Banques Populaires avait aussi un sens précis.

Mais si nous faisons intervenir la concurrence entre les banques, il n’en va plus nécessairement de même. Un euro BNP a t-il la même valeur qu’un euro CA, qu’un euro BP, qu’un euro La Poste.

La réponse est ambiguë: cela dépend. Si la concurrence est « oligopolistique », et « stable », c’est à dire si chaque groupe bancaire se contente de sa part de marché, ne cherche pas à attirer de nouveaux clients, les « fuites » entre euros BBP, euros CA et autres euros se compenseront « statistiquement ».
Le mot clé, ici, est compensation: globalement, les chèques, virements qui iront d’un groupe bancaire aux autres seront compensés par les chèques, virements et autres transferts bancaires qui lui proviendront des autres groupes, et ceci sera vrai pour chaque groupe bancaire. C’est évident, et il n’y a donc pas besoin, je pense, d’être expert en comptabilité pour le comprendre. C’est un jeu de chaises musicales, mais où il y aurait autant de chaises que de personnes.

En cas de « turbulences » bancaires, ce sont les plus gros qui risquent « statistiquement » le moins, sauf si les rumeurs visent plus tel ou tel groupe: ainsi la société Générale a pu être attaquée lors de l’épisode Kerviel. Le système bancaire n’aimant pas trop les turbulences, il est assez rare qu’ils essayent de faire grossir « en interne » leur part de marché: ils préfèrent racheter des banques, que grossir à leurs dépens. Dans le cas contraire, si certaines banques veulent augmenter leur part de gâteau, si certaines personnes veulent plus de chaises qu’ils n’en possèdent initialement, cela peut se gâter, bien sûr.

Bien entendu, ils peuvent aussi essayer d’acquérir des clients « liquides », par exemple ceux qui ont de « vraies » épargnes. Ainsi la chasse aux clients des Caisses d’Epargne et des possesseurs des livrets A (Ecureuil ou La Poste) a permis au Crédit Agricole de tenter de gagner des clients leur apportant un peu plus de sécurité.

Pour en revenir aux fuites « de monnaie », nous avons vu qu’elles pouvaient se produire à l’intérieur du système bancaire. Elles peuvent aussi se produire entre le système bancaire commercial et la banque centrale, si plus de billets sont tout à coup nécessaires. Mais, historiquement, le ratio « Monnaie »/ »liquidités » se modifie rarement très brusquement, et la « panique » par manque de billets ne s’est jamais produite en France depuis les années 1930, voire même avant.

Cette monnaie bancaire, qui provient des banques, et qui circule essentiellement entre les comptes bancaires, les comptes à vue (appelés, à tort, avons nous déjà dit « dépôts à vue »), d’où vient-elle? Des banques, bien sûr.

Cette monnaie est émise à l’occasion de prêts, et elle est détruite à l’occasion de remboursements: c’est pour cette raison que certains appellent cette monnaie une monnaie « de crédit », voire de « l’argent-dette ».

Comment peut-on expliquer, alors, que cette monnaie, en particulier quand elle est mesurée statistiquement par l’agrégat M1 (monnaie scripturale plus argent liquide en circulation) augmente plus vite que le PIB, c’est à dire que l’agrégat mesurant la production et la consommation de richesses?

Si les remboursements sont inférieurs aux emprunts, c’est bien pour une raison toute simple, mise en évidence par Louis Even et les tenants du crédit social au milieu des années 1940: les banques prêtent contre intérêt. On peut rembourser le principal, puisque la monnaie que les banques ont créée servira à cela. Mais on ne peut rembourser les intérêts avec la monnaie originellement créée.

Il faut donc de nouvelles dettes, et/ou des destructions de richesses, pour permettre à la masse monétaire de croître plus vite que le PIB. Les emprunteurs, sans de nouveaux emprunts, ne pourront jamais, globalement, statistiquement, rembourser tous leurs prêts. C’est vrai pour les particuliers, c’est vrai pour les états.

Bien sûr, certains particuliers pourront rembourser, mais en condamnant d’autres particuliers à être conduits à la faillite: dans ce cas la monnaie correspondante sera effectivement détruite. Ou bien les banques se serviront sur les garanties que l’emprunteur ruiné aura déposé pour obtenir son prêt. Ainsi, globalement, les banques sortiront toujours gagnantes, tant que le système fonctionnera ainsi.

Et il en est de même pour les dettes publiques. A moins de contraindre d’autres emprunteurs à la faillite, ou à obtenir un moratoire des banques, la dette publique ne pourra jamais s’éteindre.

Il est donc piquant de voir certains bons apôtres, dont P. Jorion et consort, se demander d’où provient cette économie d’endettement, alors qu’ils nient le phénomène qui la cause, la création de la monnaie par l’intermédiaire de crédits.

Une dernière interrogation, peut être. Si la monnaie croît plus vite que les richesses produites, pourquoi l’argent-liquide lui-même – les billets en circulation – suit à peu près la même courbe, si l’on en croit le ratio « M1/Argent ». La monnaie « non papier » est de plus en plus utilisée (plus de 95 % des échanges se font autrement que par l’utilisation d’argent liquide), l’argent de moins en moins.

La banque centrale est-elle simplement « suiveuse »: elle émet la monnaie centrale (billets et monnaie scripturale centrale) pour accompagner la croissance des dettes, c’est à dire de la monnaie (scripturale) bancaire, ou est-ce le contraire?

Je laisse cette question en suspens. Au lecteur de voir.

Dernière remarque enfin. Peut-on sortir de ce système mortifère (pour l’économie en général et pour les exclus, les humbles , les sans grade en particulier)?

Je le crois, et ai indiqué deux pistes pour cela, que je reprendrais dans un prochain billet: celle du crédit social de Louis Even et de ses successeurs, celle de la réforme monétaire décrite par M. Allais dans son livre « l’impôt sur le capital et la réforme monétaire » et dans des articles ultérieurs.

Bonne lecture, commentaires critiques bienvenus.

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62 – Sujets divers 2 …

Les commentaires dépassant 200 sur le billet « sujets divers … »  j’ouvre ce nouveau fil « sujets divers 2 … »

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61 – Billet invité : B. Lemaire sur « banques et création monétaire »

Article du blog  » Monnaie publique  » de Bruno Lemaire

Le rôle des banques dans la création monétaire

Un débat s’est fait jour sur la blogosphère à propos d’un point que l’on croyait réglé depuis longtemps, celui de l’origine de la création monétaire.

Pour faire simple, l’une des deux thèses donne aux banques commerciales, privées ou publiques, mais dites de second rang, le pouvoir d’alimenter l’économie – ou les spéculateurs – en monnaie supplémentaire, monnaie « bancaire » ou monnaie « scripturale » – bien au-delà de la monnaie « légale », à savoir la monnaie émise par la banque centrale, la Banque de France quand on raisonnait en francs, la BCE si l’on raisonne en euros. Une video, avec ses défauts et ses qualités, circulent actuellement sur internet pour exposer cette position, c’est celle de Paul Grignon, « l’argent dette ».

La deuxième thèse, essentiellement défendue par un autre Paul, P. Jorion en France, (et en Allemagne par H. Creutz), consiste à dire que la création monétaire par les banques de second rang est une illusion d’optique, et que des générations de prétendus experts ou d’universitaires peu éclairés ont confondu masse monétaire et circulation monétaire.

C’est cette dernière position que nous allons tenter de comprendre, avant de donner notre avis.

Dans son livre, « l’argent, mode d’emploi », Paul Jorion qui aime se présenter comme trans-disciplines – de l’anthropologie à la psychanalyse, en passant par l’économie et les sciences cognitives, consacre trois chapitres (5,6 et 7) et 100 pages (pp129 à pp228) à sa propre thèse, et donc à la critique de la position traditionnelle, encore largement dominante.

P. Jorion se demande d’abord pourquoi les « autres » se sont, ou se seraient, trompés à ce point. P. Jorion, range les « autres » en trois catégories, les banquiers, les économistes, et enfin les « révolutionnaires » complotistes.

Pour P. Jorion, les banquiers, qui connaissent évidemment « LA » vérité (à savoir qu’il n’y a pas création monétaire), se prêteraient au jeu des deux autres catégories du fait d’une fragilité intrinsèque au système bancaire, « la menace permanente de la panique bancaire ». Pour éviter que la vérité toute crue ne conduise leurs clients à cette panique, les banquiers resteraient très vagues sur les véritables mécanismes monétaires.

P. Jorion introduit ensuite une thèse assez subtile – qu’il juge erronée mais qui serait la cause de l’erreur de tant d’économistes depuis tant de siècles, celle de « l’individualisme méthodologique ». Telle que je la comprends dans son exposé par Paul Jorion, ce dernier reprocherait à ses éventuels défenseurs de nier les interactions entre agents économiques, au moins sur la question monétaire.

Si tel était le cas, je penserais, moi aussi que c’est une erreur et une contradiction dans le raisonnement prêté par Paul Jorion aux économistes. Illogisme d’autant plus grave que P. Jorion rappelle, à juste titre, que les économistes utilisent la métaphore de la main invisible pour justifier, ou réclamer, l’existence de marchés aussi interactifs que possible.

Après avoir ainsi prêté aux économistes un point de vue incohérent : individualistes « monétairement », « globalistes » dans d’autres contextes, P. Jorion suggère, au chapitre 6, qu’une certaine paresse peut expliquer le raisonnement, qu’il estime erroné, de ces mêmes économistes.

Ces derniers se seraient contentés de faire du « copié-collé » (avant même l’intervention des outils bureautiques) à partir d’une thèse ancienne, mal comprise ou elle-même erronée. Ainsi écrit-il (p.148) « ces explications semblent avoir été recopiées au fil des années, sans que nul ne se demande trop si cette description rend compte de la manière dont les choses se passent dans les faits ».

Après avoir traité les économistes d’incohérents et de paresseux, il leur concède une excuse. Ils auraient mal compris Schumpeter, qui aurait bien distingué, lui, l’apparence de l’essence du phénomène. Pour Schumpeter, revu par P. Jorion, tout se passerait « comme si » il y avait création monétaire, mais, en fait, il n’y en aurait pas.
Comme par ailleurs P. Jorion critique Schumpeter sur un autre point, qui le dérange dans sa reconstruction monétaire, le fait de faire appel aux idées de Schumpeter ne me semble pas fondamental. Je suggèrerais même que cette incohérence du traitement de Schumpeter par P. Jorion desservirait plutôt ce dernier, comme l’incohérence que Paul Jorion prête à certains économistes.

Dernière catégorie, enfin, de ceux qui défendraient la thèse à laquelle s’oppose P. Jorion dans sa propre théorie monétaire, celle des révolutionnaires plus ou moins comploteurs, ou anti-comploteurs, on ne sait pas trop.

De fait, P. Jorion écrit explicitement qu’il ne serait pas trop grave qu’il existe des tenants de la « création monétaire ex nihilo » par les banques non centrales si un certain courant d’opinion ne dénonçait pas « le scandale des banques commerciales qui créent de l’argent ex nihilo ».

Pour P. Jorion, après les banquiers opaques – ce qui est vrai, ils sont « opaques » – après les économistes paresseux ou incohérents – il y aurait enfin tous les autres qui trouveraient scandaleux que les banques aient un pouvoir de création monétaire. En quelque sorte, ces « révolutionnaires » inventeraient un pouvoir imaginaire pour pouvoir s’en prendre au pouvoir – réel celui-là – des banques.

Pour illustrer l’existence de ce courant (il existe effectivement des gens qui crient au scandale, mais parce qu’ils pensent, à tort ou à raison, qu’il y a scandale) Paul Jorion s’en prend à M. Allais, prix « pseudo-Nobel » d’Economie (le prix Nobel d’économie n’existe pas : c’est simplement l’équivalent en économie de la médaille Fields en mathématiques, il n’y a pas non plus de prix Nobel en mathématiques).

Il ne va pas jusqu’à le traiter de gâteux – d’autant plus que sa grande œuvre, celle de M. Allais, a été écrite en 1976, à l’âge de 63 ou 64 ans, l’âge actuel de P. Jorion – mais il compare son raisonnement, et l’emploi par M. Allais du mot « considère » à celui d’un débile profond Oscar (p. 140) qui « considère qu’on fabrique le gruyère en coulant le fromage autour des trous ».

Après avoir ainsi « déconsidéré » les « considérations » de M. Allais, et donc ce dernier, P. Jorion range dans le même sac, celui des « abolitionnistes » (P. Jorion préfère utiliser le mot « créationnistes ») l’ensemble des tenants d’un complot bancaire pour cacher la fausse vérité, celui de la création monétaire par les banques commerciales. Cette fausse vérité permettrait aux révolutionnaires de tout poil de s’en prendre aux banques.

En résumé, la croisade de P. Jorion serait justifiée par les mensonges, les incohérences ou les arrière-pensées de trois catégories d’individus, se recoupant parfois, les banquiers mystérieux, les économistes paresseux , et les révolutionnaires haineux.

Bien entendu, cela ne signifie nullement que P. Jorion a tort. C’est ce que nous allons maintenant tenter de voir, après ce long préambule tentant d’expliquer la position « qualitative » de P. Jorion, disséminée entre raisonnements, anecdotes, exemples, railleries et fables diverses tout au long de 100 pages écrites avec talent, sinon sans redondances.

Le point central de la démonstration de P. Jorion est celui du « principe de conservation des quantités », ce qui lui permettra, pense t-il, de démontrer que les économistes, quand ils se trompent de bonne foi, confondent en fait « augmentation de la masse monétaire » et « variation de la vitesse de la masse monétaire ».

Si je peux me permettre cette analogie, qui n’est pas dans le livre de Paul Jorion, en assimilant l’argent (que nous n’avons pas encore défini, nous y reviendrons) au sang, les économistes confondraient la masse sanguine, le stock sanguin (entre 6 et 8 litres chez un individu « normal ») avec le fait que des milliers de litres traversent le cœur de tout individu en une seule journée.
Si tel était le cas, confusion entre stock et flux, (stock de sang ou d’argent, et flux sanguin ou monétaire), on comprendrait l’émoi de P. Jorion devant une telle position d’économistes, universitaires pour la plupart.

Revenons maintenant au point central de l’argumentaire, le principe de conservation des quantités, utilisé de nombreuses fois dans le livre de Paul Jorion, ainsi que sur son propre blog, avant et après la parution de ce livre.
Pour peu que l’on se souvienne des principes de physique élémentaire, ce principe sonne bien : dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme (même si le big bang ne rentre pas vraiment dans cette catégorie, en dehors de ce « petit » détail,cette loi n’a jamais été réellement remise en cause).

Donc le principe de Paul Jorion n’est ni révolutionnaire, ni incompréhensible, j’irais même jusqu’à écrire qu’on peut l’adopter – d’autant plus qu’il ne prouve rien, au moins tant que l’on n’a pas précisé de quoi on parle, de quelles quantités il s’agit.

Toute la question est là, en fait, et il m’a fallu une relecture des trois chapitres incriminés (ch 5, 6 et 7) – je sais, j’aurais pu trouver plus vite 😉 – pour voir où était – peut-être, au lecteur d’en juger – le véritable subterfuge, volontaire ou non, de Paul Jorion. Dans des échanges privés avec P. Jorion, en mars 2009, il m’avait aussi fallu quelques échanges pour ccomprendre ce qui se cachait – volontairement ou non – derrière la sémantique utilisée derrière un mot bien simple « argent ».

De fait, au chapitre 5 de « l’argent, mode d’emploi », le mot le plus utilisé est « argent ». Au chapitre 6, ce mot n’est plus guère employé, il semble remplacé le plus souvent par « monnaie ».

Dans aucun de ces contextes, la définition exacte n’est proposée. En lisant entre les lignes, je propose les définitions suivantes :
1) Pour le P. Jorion du chapitre 5 le mot argent est ce que l’on appelle généralement « monnaie fiduciaire », ou « monnaie-papier » ou « monnaie-billets » – ce que les autorités monétaires internationales appellent « currency ». En fait, c’est ce que dans le langage populaire on appelle parfois « cash », parfois « liquide » : « dis, as-tu du liquide à me prêter ? » dit-on couramment. On peut donc présumer que lorsque Paul Jorion parle du « principe de conservation des quantités », il s’agit de dire que le « liquide » en circulation, ou la « currency » en circulation, n’augmente jamais (au moins du fait des banques commerciales qui n’ont pas le pouvoir d’émettre, de « fabriquer » des billets).

Comme personne n’a jamais prétendu le contraire, qu’on soit banquier, économiste, complotiste ou simple « idiot du village », le grand principe de Paul Jorion ne sert pas à grand-chose, mais il n’est pas, et ne peut être, remis en question.

Du moins tant que l’on s’intéresse au système bancaire et au système économique « hors banque centrale ». La seule autorité, en effet, susceptible d’influer sur la quantité de liquide en circulation, et donc de contrevenir au principe de conservation des quantités « de liquide » est la Banque Centrale (à une restriction près, il vaudrait mieux parler de « monnaie centrale », nous y reviendrons)

2) Pour ce que j’ai compris du P. Jorion du chapitre 6, on en vient enfin à la « monnaie ». Là encore, l’ambiguïté est grande. Dans le sous-titre du chapitre 6, on parle de création de monnaie des banques (position à laquelle s’oppose P. Jorion, avons-nous dit), et, juste après on parle de « création d’argent ex nihilo » que P. Jorion conteste – mais tout le monde aussi.

En fait, c’est dans ce glissement sémantique – volontaire ou non – entre monnaie et argent que se situe le nœud du problème. Si « monnaie » = « argent », P. Jorion a raison, et la discussion est close – et n’aurait jamais du se produire. Si « monnaie » est différent de « argent », toute l’argumentation de P. Jorion s’effondre, comme nous allons le voir.

Il est vrai qu’il y a une vraie difficulté pour définir rigoureusement le mot « monnaie ». Autant la définition de l’argent était simple, son support physique est évident (à la monnaie scripturale centrale près, pourtant création aussi de la banque centrale) autant celle de la monnaie est plus « intangible », plus « conventionnelle », plus « virtuelle », et donc plus discutable.

Je proposerai la définition suivante : « La monnaie est un moyen de paiement accepté de façon générale par les membres d’une communauté donnée en règlement d’un achat de bien ou service, ou d’une dette ».

Deux exemples : le « liquide », l’argent dont parle P. Jorion au chapitre 5, vérifie cette définition (même si on refuse les paiements en liquide au dessus d’une certaine somme, et si la plupart des agents économiques d’une communauté donnée sont obligés par la loi à détenir un compte bancaire). La « monnaie scripturale bancaire», c’est à dire celle dont le montant est inscrit dans les différents comptes à vue (CAV) qu’on appelle plutôt dépôts à vue (DAV) figurant dans le réseau bancaire répond aussi à cette définition. On peut certes, dans certain cas, refuser un chèque – sous prétexte qu’il serait sans provision. Mais on peut aussi refuser un billet, sous prétexte qu’il serait faux.

La seule différence apparente, et tout à fait vraie sur le plan théorique, est que la monnaie « scripturale » bancaire, qui figure dans les DAV, n’a pas explicitement cours « légal ».

Revenons donc à l’argumentaire de P. Jorion, en tentant de bien comprendre, lorsqu’il parle de « monnaie », s’il s’agit du « papier-monnaie » ou de tout autre chose.

Notre fil rouge sera que Paul Jorion tente de nous convaincre que la « monnaie scripturale » n’existe pas vraiment en dehors du papier-monnaie, et que cette « monnaie scripturale » est « simplement » une écriture comptable cherchant à mémoriser des flux de la seule « vraie monnaie », la « monnaie-papier ». En d’autres termes, si ce que l’on appelle traditionnellement la masse monétaire augmente (par exemple mesurée par l’agrégat monétaire M1), c’est simplement que la « vraie monnaie », la « monnaie-papier » circule plus vite.
Pour reprendre ma métaphore du sang : la masse sanguine resterait la même, mais le sang circulerait plus vite. Comparaison n’est pas raison : on pourrait aussi dire que la « vraie monnaie » est symbolisée par les « globules rouges », et que la monnaie scripturale serait la masse sanguine elle-même.

Le fait qui interpelle tout observateur, en effet, est que la masse de la « monnaie-papier », de la « currency » n’évolue pas tout à fait comme la « monnaie scripturale », telle que celle-ci apparaît dans l’agrégat monétaire M1 (monnaie divisionnaire=pièces + monnaie fiduciaire + monnaie scripturale, correspondant donc aux « avoirs liquide »s des agents économiques non financiers).

Sur les 15 dernières années, le ratio « M1/currency » a évolué en Europe entre 4.8 et 9.35, avec une pointe extrême en février 2002 à 9,35 (débuts du passage à l’euro), pour rester depuis 2 ans en dessous de la barre des 6.2. Actuellement (nov 2009) ce ratio est voisin de 5.95. Ce chiffre est corrélé à ce qui est parfois appelé multiplicateur monétaire.

P. Jorion ne nie pas l’existence de ces chiffres, même s’il se garde bien d’en parler explicitement. Il préfère démonter ce qu’il continue d’appeler l’erreur des « créationnistes », et affirme que la monnaie qui circule, quand elle est décrite par les « comptables », n’est autre que du vrai argent.

Pour cela, il commence à distinguer, très justement, deux types d’institutions financières, ceux qui n’ont pas le statut bancaire, et qui font juste de l’intermédiation : en d’autres termes ces institutions financières non bancaires utilisent « simplement » les excédents de trésorerie, l’épargne, des agents économiques qui auraient trop de … de quoi, au fait ? Je dirais « argent, », au sens P. Jorion chapitre 5, c’est-à-dire papier-monnaie, mais P. Jorion n’est pas si clair que cela. Ce trop plein de « monnaie-papier » est donc transféré aux agents économiques qui, eux, seraient en manque d’argent.

Là encore, sur ce point, personne ne conteste. Les caisses d’Epargne (Ecureuil ou Poste) ont fait cela depuis des temps immémoriaux, d’autres institutions aussi. Le principe de conservation du « cash », de la « currency », de la « vraie monnaie » est conservé. Ce serait aussi le cas si l’épargne n’était pas du cash, mais déjà de la monnaie scripturale. Il n’y aurait toujours pas augmentation de la masse monétaire, qu’elle ne concerne que le « cash », ou quelle concerne aussi la « monnaie scripturale » qui aurait été épargnée. Les « créationnistes » et les « jorionistes » n’ont aucun désaccord sur ce plan.

P. Jorion va introduire maintenant les banques, en disant qu’elles sont « différentes des « non banques » tout en faisant pareil », en se repliant derrière l’autorité d’un certain Besson : après tout, pourquoi pas ? Les banques sont présentées comme des spécialistes de l’intermédiation monétaire (le mot intermédiation suggérant que ce ne sont que des intermédiaires, pas des « augmenteurs », encore moins des créateurs), qui n’octroient pas de crédits, mais qui se contentent « d’ouvrir » des lignes de crédit. La seule différence entre les institutions financières non bancaires et les banquent serait une question de comptabilité et de nomenclature de comptes.

P. Jorion va alors justifier qu’il y a augmentation des crédits – ce qui est vrai – sans augmentation du « cash » – ce qui est vrai – et sans augmentation de la masse monétaire – ce qui est faux par l’argument suivant.

Ce que l’on appelle augmentation de la masse monétaire – traduite par l’augmentation des dépôts, des DAV – est une illusion d’optique. On voit simplement du « cash » qui circule. Justification : le même billet ne peut être à deux endroits différents (personne n’a jamais contesté cela, nul besoin du « principe de conservation des quantités »). Donc le crédit accordé n’est qu’une inscription comptable, non « performative », ce n’est parce qu’on inscrit une somme sur un compte que la somme y est.

Ecrit autrement (c’est moi qui l’ajoute) le mot « chien » n’aboie pas, de même que l’image d’un cheval ne rue pas. L’inscription scripturale ne serait donc pas de la monnaie, ce serait simplement une « image » de la vraie monnaie. Dont acte pense P. Jorion.

Pour valider cela, P. Jorion raconte une anecdote africaine. Un employé astucieux, au Bénin, retirait du cash, du « vrai argent », le soir. Il allait acheter nuitamment dans un pays voisin des marchandises locales moins chères, revenait au petit jour, revendait ses produits plus chers, puis rapportait le cash à sa banque un peu après, après avoir fait son bénéfice. Cela prouverait, d’après P. Jorion, que la création monétaire est un mythe (dans ce cas, c’est évident : quand on retire uniquement du cash, et qu’on rembourse en cash, difficile d’imaginer une augmentation de quantités – en dehors du bénéfice réalisé, qui a du être pris à quelqu’un).

Que se passe donc t-il vraiment dans le « secret » des prêts bancaires ? Je vais reprendre la même démarche (pp. 141 à 146) que P. Jorion, mais en arrivant à des conclusions complètement opposées.

Eusèbe dépose du « cash », 100 euros, à sa banque A, supposée sans ressources monétaires initiales. Du fait d’un coefficient de 10% de « réserves fractionnaires » la banque A ne peut prêter que 90 euros, à Casimir. Pour l’instant, il y a donc toujours « quelque part » 100 euros en cash, avec un prêt en cours de 90 euros. Combien d’euros disponibles ? C’est là la grande question.

Si Casimir réclame son prêt en « cash », « papier-monnaie », « monnaie fiduciaire », « monnaie légale », « currency » (ce que P. Jorion ne précise pas), il y aura 90 euros disponibles dans la poche de Casimir, plus le DAV de Eusèbe affecté d’un montant de 100 euros. Est-ce que ces 100 euros sont disponibles. Là encore, si Eusèbe utilise son DAV avec son carnet de dhèque ou sa carte bancaire, pas de problème. S’il veut retirer au distributeur de la banque A plus de 10 euros, la banque A aura un problème de liquidité : panique dira P. Jorion. Là encore, on peut certes faire intervenir le «principe de conservation des quantités », tautologie s’il en est.

Que peut-on déduire rigoureusement de ce début de raisonnement ?

a) Tout d’abord, que le « cash » n’est pas créé par les banques commerciales : on le savait.

b) Ensuite, que suivant l’usage que l’on va faire des prêts (retrait en « cash » ou virement scriptural, ou paiement scriptural, ou re-dépôt scriptural) on sera, ou non, en manque de liquidités : là encore, rien de nouveau.

c) On peut aussi conclure, comme le fait P. Jorion, que les « réserves fractionnaires » ont pour but d’empêcher que trop de retraits en liquide conduisent à une panique bancaire.
d)Mais on peut aussi conclure, ce que ne fait pas P. Jorion, que les banques s’efforçent de ne pas prêter plus d’argent liquide que nécessaire. Si Casimir se contente de ne « retirer » ou de n’utiliser que de la monnaie scripturale, le risque de panique éventuelle s’éloigne d’autant. Les banques actuelles s’efforcent d’ailleurs de dissuader leurs clients de retirer de l’argent, il y a même maintenent des banques « cash free » sur internet qui en font leur devise.

D’un point de vue concret, pratique, on peut donc dire que dans un contexte économique « confiant », le ratio théorique de « réserves fractionnaires » est concrétisé par un ratio M1/Currency assez élevé (début 2003, valeur autour de 7, si on excepte le cas particulier de début 2002 ou, avant que les billets nouveaux ne soient disponibles, on a sans doute utilisé plus de monnaie scripturale « en euros » que de billets mixtes euros ou francs pour la France, euros ou marks pour l’Allemagne). Depuis 2008, ce ratio « M1/currency » est plus proche de 6, mais toujours pas de panique bancaire à l’horizon.

Le seul point sur lequel personne ne songe à donner tort à P. Jorion est le suivant. Principe de conservation des quantités ou non, si chaque dépositaire de DAV vient « transformer son compte en argent liquide, en « cash », en « currency », en « papier-monnaie », en « papier-billets », c’est la panique assurée, le « cash crunch ». Mais pourquoi le ferait-on ? C’est tellement plus facile d’acheter en utilisant sa carte de paiement, son chéquier, son compte « paypal ».

Certes, le système bancaire peut s’écrouler, si l’économie sous-jacente s’écroule. Mais dans ce cas là, que vaudra la monnaie-papier ? La meilleure solution, dans ce contexte catastrophique éventuel, serait peut-être de recourir au troc, avant de reconstruire un système monétaire sur une base nouvelle.

Ce que l’argumentation de P. Jorion nous a conduit à introduire ou à préciser – et qu’il en soit donc remercié – c’est la question de la finalité et de l’usage de la monnaie. Si Casimir emprunte de la « monnaie » pour une activité économique qui va pouvoir avoir un certain impact, son emprunt aura été utile : il pourra rembourser cet emprunt. Si cette « monnaie » prend simplement la forme de « cash », de « liquide », et si ce « cash » est emprunté pour être déposé sous son matelas, le principe de conservation des quantités jouera dans le mauvais sens : 90% du « cash » va sortir du circuit économique.

S. Gesell a parlé de ce risque, et de ses conséquences potentiellement fort graves, d’où son idée de monnaie fondante, perdant de la valeur si elle n’est pas dépensée rapidement.

Au contraire, si l’emprunt de Casimir est réinjecté, directement ou non, dans la sphère économique (investissement-production-consommation) non seulement une cascade d’emprunts pourra avoir lieu (la banque B qui reçoit éventuellement tout ou partie du placement de Casimir va elle-m^me pouvoir prêter jusqu’à 90% de ce placement, etc.), mais cette cascade aura deux effets.

Alimenter la sphère économique en moyens de paiements, et permettre à Casimir, et à la séquence d’emprunteurs qui sera apparue à travers le système bancaire, de rembourser leurs emprunts. Car si ceux que P. Jorion appelle les créationnistes ont raison de parler de la création de « monnaie scripturale » par les banques, ils devraient aussi être appelés « destructionnistes », car ils n’oublient pas que les emprunts – même en monnaie scripturale – devront être remboursés (là encore en monnaie scripturale).On pourra consulter à cet égard le livre de M. Allais, paru en 1977, « l’impôt sur le capital et la réforme monétaire ».

En d’autres termes, dans un « bon » système économique d’une communauté donnée, la monnaie scripturale devrait, bon an mal an, augmenter à peu près comme la production-consommation-investissement de la communauté considérée et, si le taux des « réserves fractionnaires » ne bouge pas trop, il devrait en être de même pour la masse de « papier-monnaie », qu’on considère le « papier-monnaie » comme le véritable sang, ou comme les globules rouges, de l’économie.

Pourquoi ce débat, alors ?

D’après moi, les « créationnistes » pensent que les banques commerciales ont trop de pouvoir, et que les octrois de crédits en « monnaie scripturale » ne sont pas toujours, voire pas souvent, au service du bien commun, et qu’il faut donc davantage les contrôler. Certains vont même – ce n’est pas, ou plus, ma position – jusqu’à vouloir leur imposer des réserves fractionnaires de 100%, « 100% money » : c’est le point de vue de I. Fisher, de M. Allais, de Robertson et de quelques autres.

En d’autres termes, les banques commerciales ne devraient plus avoir le droit d’accorder des crédits au-delà des ressources liquides, des ressources en « cash », dont elles disposeraient. Dans un échange privé, j’ai demandé à P. Jorion pourquoi il s’opposerait à une telle mesure, si, pour lui, il n’y a pas de création monétaire privée. En dépit de la courtoisie de nos échanges, je n’ai pas eu de réponse sur ce point.

Toujours d’après moi, P. Jorion et ses supporters, dont H. Creutz, dont je reparlerai en conclusion, pensent que la responsabilité des banques dans la crise actuelle est secondaire, leur pouvoir général étant limité, et leur pouvoir de création monétaire nul.

Ce serait donc essentiellement la Banque Centrale qui serait responsable des excès monétaires, les banques n’étant responsables « que » du fait qu’elles prêtent parfois de la « vraie monnaie », du « cash », du « liquide », de l’épargne réelle, à de mauvaises personnes.
Il n’y a pas nécessairement « trop de monnaie », il y aune mauvaise utilisation de cette « monnaie ». Bien entendu, tout n’est pas faux dans cette position, c’est simplement le raisonnement « monétaire » de P. Jorion pour aboutir à ces recommandations qui me semble erroné.

Quel serait donc le raisonnement monétaire « correct »?

Prenons trois acteurs dans notre « communauté socio-économique », communauté C, trois « secteurs », trois systèmes en interaction. Le Système E est celui des acteurs économiques, des « vrais » acteurs, les acteurs qui n’appartiennent pas au monde banco-financier. Le système FB est le système banco-financier, avec le sous-système F qui ne va manipuler que la « vraie épargne », le sous-système B est intermédiaire entre la vraie épargne et les emprunteurs du système E, le système BC représente la banque centrale, la seule qui a le droit de créer de l’argent-papier, du « papier-monnaie ».

A l’instant 0, de l’année 0, supposons que le système FB ait une épargne réelle, en « cash » (ne compliquons pas pour le moment : on peut supposer, si l’on veut, que les banques et la banque centrale viennent d’être créés, et ont fournis au système B, directement ou non, ce « cash »). Disons que ce cash représente 40 milliards d’euros, la valeur totale de la production de notre communauté C étant de 2000 milliards d’euros, le cash disponible correspondant environ à deux mois de production, disons 400 milliards.
Ces 40 milliards d’euros « économisés » sont demandés par d’autres éléments du système FB, uniquement pour consommer ou pour reconstituer les équipements. Dans ce cas là, à conditions technologiques constantes, et à démographie stable, il n’y aura pas de besoins supplémentaires de financement pour investir pour le futur. Le principe de conservation des quantités joue à plein

Supposons maintenant que l’on envisage une croissance de 1% dans l’avenir, pour atteindre une production-consommation-investissement de 2020 milliards. L’épargne actuelle, même transformée en prêts de cash, ne va pas suffire. Le sous-système F du système FB ne peut que passer du cash d’une main – ceux qui ont trop de cash » à une autre main- ceux qui manquent de « cash ».

C’est là que le sous-système B intervient. Supposons qu’il faille, en plus, investir un surplus de 30 milliards. Le sous-système B va, face aux projets jugés crédibles et solvables, prêter ces 30 milliards, qu’elle ne possède pas, par hypothèse. Il va simplement « anticiper » – voilà le grand mot, la pierre philosophale de tout l’édifice, le concept qui manque à l’argumentation de P. Jorion (et de nombreux autres experts monétaires, hélas, créationnistes ou anti-créationnistes, en particulier les tenants du « voile monétaire »).

Le sous-système B va simplement anticiper que les emprunteurs vont pouvoir rembourser, grâce aux excédent des production, et donc de revenus, permis par leur investissement supplémentaire.

Le sous-système B ne va pas « créer » du cash, elle n’en a pas le droit. Elle va « créer de la monnaie scripturale », à concurrence, par hypothèse, de 30 milliards d’euros (« scripturaux, « bancaires »).

La croissance étant prévue de 1%, et l’inflation de 0, elle va simplement exiger de recevoir, au bout d’un an, le remboursement complet de ces 30 milliards, plus un intérêt « éthique » de 1%.

Dans ce contexte, le sous-système B va contribuer « honnêtement », « éthiquement » à la croissance de l’économie, en supposant bien sûr que les anticipations soient réalisées, que les emprunteurs remboursent. Entre le début de l’année 0 et le début de l’année 1, le sous-système B aura créé 30 milliards de monnaie supplémentaire, qui lui seront remboursés dans la même monnaie, plus bien sûr les 3 milliards d’intérêts.

Deux remarques complémentaires.

a) En règle générale, le système bancaire demande plus qu’un taux d’intérêt « éthique ». Plus le système bancaire prête, et plus il s’enrichit, cela ne l’incite pas à la sagesse, bien sûr, d’autant plus qu’il prête des ressources qui ne lui appartiennent pas.

b) Le système bancaire, du fait d’un certain contrôle de nôtre troisième système, le système Banque Centrale, ne peut pas prêter autant qu’il voudrait, et c’est heureux. Dans notre exemple, si le « cash en circulation » n’était que de 20 milliards, il est peu probable que notre système B ait pu prêter 30 milliards. Il aurait du se « refinancer » auprès de la Banque Centrale, système BC, pour lui demander du « cash », soit directement (création monétaire BC) soit par l’intermédiaire d’une émission de monnaie scripturale centrale. En France, actuellement (janvier 2010), la Banque Centrale prête à 1%, et les banques commerciales reprêtent à un taux variant entre 4% et 18%, il y a de la marge…

Un dernier point, le « raisonnement » de H. Creutz pour justifier l’argumentation « anti-créationniste » repose (cf « « Le Syndrome de la monnaie », p.11 et p.24) sur le syllogisme suivant.
Quand Eusèbe prête de l’argent à son ami Casimir, les 200 euros que Eusèbe a prêté à Casimir ne sont plus disponibles pour Eusèbe : il n’y a pas eu de création monétaire. Donc (j’insiste sur le donc), c’est pareil lorsque la banque Duchmol va prêter de l’argent (toujours ambiguïté entre argent, monnaie, « cash », « currency ») à son client Helmut.

C’est certes moins subtil que chez P. Jorion, même si le livre de Helmut Creutz est bourré par ailleurs de données intéressantes, mais on retrouve bien ce « grand » principe : celui de la conservation des quantités. Dès lors que l’on précise que ce sont des quantités de « cash », c’est une tautologie sans intérêt. L’astuce est de ne pas préciser de quoi l’on parle.

Bonne lecture critique,

B.L.

Publié dans Article invité, Banques, Compléments de "postjorion", Débat monétaire | 112 commentaires

60 – Jorion: échec et mat…

Pauvre Paul… et pourtant il suffit de relire tous les commentaires qu’avaient fait de nombreux intervenants, sur chacun de ses billets sur la monnaie,  bien avant la sortie de son livre, pour comprendre qu’il n’a pas voulu écouter aucun(e) de ceux qui le mettaient en garde.

Après la transcription textuelle, objet du précédent article, d’un extrait du livre de Schumpeter « théorie de la monnaie et de la banque »  qui était la mise en échec, voici venir le mat!

Avec ce dernier article, je pense que nous pouvons arrêter ici les argumentations sur la création monétaire par les banques commerciales et l’effet multiplicateur de monnaie scripturale par le système bancaire. Il y a bien d’autres choses à débattre  pour aller « plus loin que Jorion »

Il faudrait maintenant vraiment être de mauvaise foi pour soutenir l’ « interprétation complotiste »

Le résumé que je vous propose ci dessous est extrait du chapitre 17 de l’ouvrage « Fondements d’économie politique » de Alexis Jacquemin, Henry Tulkens, Paul Mercier aux éditions De Boeck Université, Bruxelles, que vous pouvez télécharger chapitre par chapitre.

Pour savoir par exemple qui est Henry Tulkens, actuellement Professeur émérite à l’ Université catholique de Louvain, visitez sa page

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1 – Les formes de la monnaie

Bien que la monnaie se définisse de manière quelque peu immatérielle, comme on l’a vu, par les fonctions qu’elle remplit dans la société, elle comporte un support matériel, souvent appelé le « corpus monétaire », dont la nature et la forme ont beaucoup évolué, aussi bien au cours du temps que dans les diverses parties du monde.

Les trois formes principales de la monnaie décrites ci-dessous — monnaie métallique, monnaie fiduciaire et monnaie scripturale — sont retenues non seulement parce qu’elles correspondent à d’importantes différences de ce « corpus », mais aussi et surtout parce que la source de la création monétaire est fondamen­talement très différente selon chacune de ces trois formes. On verra que ce sont, de manière caractéristique, le rôle du crédit dans cette création, ainsi que le type d’agent économique qui offre ce crédit, qui sont à la base des différences entre les principales formes de la monnaie.

§1   La monnaie métallique

Pièces…

§2   La monnaie fiduciaire

Aujourd’hui, dans pratiquement tous les pays, seule la banque centrale est créatrice de monnaie fiduciaire. Elle le fait bien en tant que banque, et ceci explique que le terme de «billet de banque» désigne toujours la monnaie sous sa forme fiduciaire.

L’évolution du développement des monnaies fiduciaires est marquée par un détachement progressif de la référence métallique qui leur a donné naissance, et en particulier à l’égard de l’or qui, aujourd’hui, ne joue plus aucun rôle direct dans la détermination de la valeur d’une monnaie fiduciaire. En fait, le cours forcé est aujourd’hui généralisé.

§3   La monnaie scripturale

La troisième forme de la monnaie est la monnaie scripturale, créée par jeux d’écritures comptables, appelée aussi « monnaie bancaire ». C’est celle qui permet d’effectuer les paiements par de simples jeux d’écriture, au départ des dépôts bancaires utilisables sans préavis, appelés « dépôts en compte courant » ou encore « dépôts à vue ».

La monnaie scripturale, ou bancaire, est constituée par les dépôts faits par les agents économiques auprès des banques commerciales ou de la banque centrale.

Il ne faut pas la confondre avec les instruments par le truchement desquels elle circule, tels que le chèque, les cartes de paiement ou de crédit

§4   La quasi-monnaie

Pour mémoire, rappelons l’existence de ce que nous avons appelé la quasi-monnaie, constituée essentiellement par les dépôts à terme dans les banques, qui donnent lieu eux aussi à opérations de prêt et donc à création de monnaie bancaire.

Il ne s’agit plus de monnaie à proprement parler, car les montants de ces dépôts ne sont pas immédiatement mobilisables. Ils le sont cependant aisément en cas de besoin. Le rôle qu’ils jouent dans l’économie est dès lors de même type que la monnaie au sens strict ; il conviendra de s’en rappeler au moment de l’étude de la politique monétaire.

§5   Le stock monétaire et les agrégats qui le mesurent

On appelle «stock monétaire» la masse globale de monnaie qui circule dans l’économie ;

La suite de l’exposé montrera qu’on peut aussi le définir comme : la somme des actifs monétaires détenus par les agents économiques non bancaires.

De la présentation qui vient d’être faite, on peut déduire qu’aujourd’hui le stock monétaire de la plupart des pays est composé

  • de la monnaie fiduciaire (billets et pièces) en circulation dans le public (les billets stockés à l’imprimerie de la Banque Centrale n’ont pas de valeur monétaire), et
  • de la monnaie scripturale (dépôts à vue auprès des banques commerciales).

On désigne souvent par M1 la somme de ces deux masses. Elles ont en commun de constituer des actifs directement utilisables comme monnaie, sans aucun coût de transformation.

Si l’on inclut la quasi-monnaie, c’est-à-dire les dépôts à court terme (par convention, la Banque Centrale Européenne inclut les dépôts jusqu’à deux ans de maturité) dans l’évaluation du stock monétaire, un agrégat plus large est défini, auquel on a donné le label M2.

Dans le même esprit, un troisième agrégat, M3, a été défini comme la somme de M2 et d’autres actifs à caractère quasi monétaire, tels que les participations dans des fonds communs de placement monétaires ou encore d’autres instruments du marché monétaire tels que des créances détenues à court terme sur les pouvoirs publics (appelés certificats de Trésorerie ou T-bills). Ceci revient à considérer ces dépôts ou créances comme source de moyens de paiement, même si un tel usage requiert pour les mobiliser un délai encore plus important que dans le cas de la quasi-monnaie.

En raison de la difficulté qu’il y a de placer certains actifs dans l’une ou l’autre de ces catégories, en raison aussi de l’émergence de produits nouveaux, d’autres définitions d’agrégats sont encore apparues, allant jusqu’à «M5 » aux États-Unis.

L’intérêt de ces distinctions entre agrégats n’est pas seulement celui de définitions comptables : ce qu’ils représentent prend une importance considérable lorsqu’un pays en fait un objet de sa politique monétaire (matière qui sera traitée au chapitre 25. Les définitions des agrégats n’ont alors de valeur que dans la mesure où elles servent les objectifs de cette politique monétaire. Comme ces objectifs varient d’un pays à l’autre, les définitions pertinentes du stock monétaire varient aussi.

2 – L’offre de monnaie par les banques commerciales

§1   L’intermédiation financière

La monnaie joue un rôle dans pratiquement toutes les interactions entre agents économiques — que ce soit lors des ventes et achats de biens et services, ou à l’occasion de la rémunération des facteurs de production. Certains désirent épargner, n’affectant pas la totalité de leurs revenus à l’achat de biens et de services ; une partie de ces revenus, et donc de la monnaie reçue à ce titre, semble ainsi soustraite au circuit. Inversement d’autres agents, désirant dépenser plus que leurs revenus, empruntent ; c’est le cas par exemple d’une entreprise désireuse d’investir, ou d’un ménage désireux de construire une maison ; ou encore de l’État lorsque ses intentions de dépenses excèdent ses recettes fiscales et autres.

Ceci conduit à faire une distinction entre les agents économiques qui, ne dépensant pas la totalité de leurs revenus, sont en « surplus financier », et ceux qui, désirant dépenser plus que leurs revenus, sont en « déficit financier ». Le rôle du système financier est précisément de mettre en contact, par un circuit spécifique, ces deux catégories d’agents, les seconds pouvant alors obtenir la monnaie nécessaire à leurs dépenses en empruntant auprès des premiers.

a –  Le financement direct

En échange de la monnaie qu’ils cèdent, les agents économiques en surplus financier acquièrent des créances, appelées « actifs financiers ». De leur côté, les agents économiques en déficit financier se procurent cette monnaie en cédant des actifs financiers, qui de leur point de vue constituent des titres par lesquels ils reconnais­sent leur engagement. En pratique, ils cèdent soit une reconnaissance de dette (par exemple une obligation), ou même un titre de participation dans la propriété de l’entreprise (action). Ces opérations s’effectuent à un certain prix, constitué par l’intérêt obtenu par le prêteur et payé par l’emprunteur, ou par le prix d’émission de l’action.

Lorsque le processus se déroule directement, l’emprunteur se procure immé­diatement la monnaie auprès du prêteur, en échange d’un actif financier qu’il lui remet. C’est le cas lorsque par exemple une entreprise privée ou l’État émettent un emprunt sous la forme d’obligations auxquelles souscrivent les ménages ou d’autres sociétés. Plus généralement, le financement est appelé « direct » chaque fois qu’il a lieu sans implication d’un intermédiaire qui s’engagerait lui-même sur le plan financier. Dans la pratique, tel est le cas lorsque le contact a lieu par exemple par le canal d’agents de change ou celui de banques qui procèdent au placement d’obliga­tions auprès des particuliers ; en l’occurrence, ces intermédiaires n’interviennent pas pour leur propre compte, ils ne jouent en quelque sorte que le rôle de guichetier.

b –  Le financement indirect par les intermédiaires financiers

La situation est différente lorsque les intermédiaires achètent de telles obligations pour eux-mêmes, tout en ayant l’intention de revendre par la suite ces actifs au public : dans ce cas, le financement est dit « indirect ».

En pratique, il n’est en effet pas toujours facile pour un emprunteur de trouver un ou des prêteurs qui lui fassent confiance et lui prêtent le volume de fonds désiré selon les modalités qui conviennent. On imagine mal, par exemple, qu’un ménage qui souhaite entreprendre la construction d’une maison, cherche auprès de divers autres ménages les fonds indispensables ; en supposant même qu’il rencontre des candidats prêteurs, il est probable que chacun de ceux-ci envisage le prêt d’une façon différente quant à sa durée et à son mode de remboursement, pour n’évoquer que ces deux éléments. On comprend dès lors qu’un rôle utile puisse être joué par des organismes spécialisés, à savoir les intermédiaires financiers.

Ce rôle est double. D’une part, ils collectent l’épargne financière des agents économiques en surplus, en émettant toute une gamme de titres d’endettement « standardisés » : comptes ou livrets d’épargne, dépôts à terme ou à préavis, obliga­tions et bons de caisse, etc., auxquels le public est habitué, et parmi lesquels il peut choisir en fonction de ses préférences (durée du placement, taux d’intérêt,…).

D’autre part, ils assurent le financement des agents en déficit financier en leur octroyant, au moyen des fonds récoltés, des crédits dont les modalités sont adaptées aux besoins de ces emprunteurs : crédits à court terme à la consommation ou à long terme à l’habitation (crédit hypothécaire), accordés aux ménages ; crédits à court ou à long terme aux sociétés, en vue de financer leurs fonds de roulement ou leurs investissements ; crédits à l’État, ou aux pouvoirs locaux (communes, etc.).

Par rapport au financement direct, le financement indirect revient donc à couper en deux l’opération de financement : d’une part, la collecte de l’épargne financière, d’autre part la distribution de crédits. Et grâce à l’intervention des intermédiaires financiers, le souci de sécurité ainsi que les préférences des prêteurs peuvent être rencontrés, tout en couvrant de manière adéquate les besoins des emprunteurs.

Financement direct et financement indirect coexistent largement aujourd’hui. Le financement direct s’est toutefois développé et internationalisé considéra­blement ces dernières années, à tel point que l’on parle beaucoup d’une vague de « désintermédiation » financière. Les instruments informatiques et télématiques permettant le contact direct entre agents en surplus et agents en déficit y sont pour beaucoup.

§2   La création monétaire par les banques commerciales

a –  Le crédit crée la monnaie

Le financement indirect que l’on vient d’exposer se fait essentiellement par le truchement des opérations de crédit que consentent les intermédiaires financiers, ces derniers étant essentiellement les banques commerciales.

Ceci entraîne une conséquence majeure pour l’objet de ce chapitre, à savoir : le crédit bancaire donne lieu à création de monnaie.

En effet, soit l’entreprise E devant payer un fournisseur, mais ne disposant pas des liquidités nécessaires pour faire face à son engagement. S’adressant à la banque A, elle lui emprunte la somme en question, d’un montant supposé de 1000 €. Par le simple fait d’accorder ce crédit, la banque A crée de la monnaie à concurrence de 1 000 €, parce que l’entreprise E dispose maintenant de la possibilité d’effectuer des paiements pour ce montant, tandis que dans le reste de l’économie, les signes monétaires disponibles n’ont en rien diminué.

Si M était le stock monétaire de l’économie avant l’octroi de ce crédit, convenons de noter ∆M la variation de ce stock à la suite de celui-ci, c’est-à-dire la quantité de monnaie nouvelle créée. On a donc : ∆M = 1000 €

La monnaie ainsi créée est évidemment de la monnaie scripturale puisque seule la banque centrale peut aujourd’hui créer de la monnaie fiduciaire.

Remarquons de plus que cette création de monnaie se fait sans utilisation de billets, et sans intervention préalable d’une banque centrale ou d’aucun organisme d’émission.

Dans la suite il nous sera utile de savoir comment une telle opération de crédit apparaît au bilan de la banque A. C’est ce que nous montrons au tableau ci-dessous, qui est limité à la modification du bilan après attribution du crédit. Le montant de ce dernier apparaît d’une part à l’actif, étant considéré comme une créance que « possède » la banque sur son emprunteur ; il apparaît d’autre part au passif, sous l’intitulé du compte à vue de l’emprunteur, comme un montant (identique) que la banque lui « doit » puisque c’est ce qu’elle s’est engagée à couvrir..

b   Le processus multiplicatif associé à la création monétaire par le crédit bancaire

La création monétaire entraînée par l’opération de crédit qu’on vient de décrire ne s’arrête toutefois pas là. En effet, tout crédit consenti donne lieu à d’autres crédits, qui à leur tour en génèrent d’autres, selon un processus potentiellement infini ! La quantité de monnaie ainsi nouvellement créée n’est toutefois pas infinie, comme on va le voir par l’exposé du processus.

• Lorsque l’entreprise E dépense la somme de 1 000€ qu’elle a empruntée, disons au jour 1, cette somme, après avoir été perçue par ses créanciers a bien des chances au jour 2 d’être déposée par eux, en partie ou en totalité, dans d’autres banques — que nous désignerons globalement, pour la facilité de l’exposé, comme étant la banque B. Supposons que la totalité des 1 000 € soit ainsi virée du compte que détient E auprès de la banque A, vers le compte des créanciers de E auprès de la banque B.

En contrepartie de ce nouveau dépôt, la banque B se trouve en possession d’un avoir (sous forme de dépôt) auprès de la banque A, avoir qui dans le bilan de A se substitue au montant en compte à vue qu’y possédait E (montant qui a maintenant disparu).

Comme le dit l’adage anglo-saxon : loans make deposits.

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Pour avoir accès à tous les chapitres de ce cours, il suffit de remplacer « 17 » sur l’adresse  » http://www.core.ucl.ac.be/~tulkens/Fichiers_pdf/CHAP17.pdf  »   par « 01, 02, 03, etc. ,  jusque 30

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59 – Écodémystificateur: l’argent ex-nihilo ;)

Un excellent article sur Écodémystificateur

Paul Jorion crée de l’argent ex-nihilo

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58 – Scoop! Schumpeter: « l’expansion du crédit »

J’ai voulu en avoir le cœur net à propos de ce que soutenait RÉELLEMENT Schumpeter concernant la création monétaire.  J’ai donc acheté les deux tomes  de « Théorie de la monnaie et de la banque » (éd l’Harmattan – 2008)

Voici un extrait du tome 2 , intitulé « Théorie appliquée », pages 211 à 220. J’ai simplement modifié les présentations sous forme des bilans (qui sont , dans le livre, sous forme actif à gauche et passif à droite) et les ai mis en « quote » afin qu’ils apparaissent mieux.

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Compléments pour l’étude de la monnaie et de la banque : L’expansion du crédit

Le processus de création des dépôts, souvent qualifié de « création de crédit », est fondamental pour comprendre la monnaie et la banque. Un examen complet de ce processus essentiel permet de percevoir la nature des dépôts à vue, des dépôts à terme ou d’épargne, la fonction des réserves et le rôle de la banque centrale.

Le problème de la création de crédit est habituellement présenté au néophyte sous l’aspect du paradoxe du système totalement « prêté », dans lequel les dépôts sont un multiple des réserves – un multiple égal à l’inverse du ratio de réserves – et dans lequel la banque individuelle, dont les dépôts sont aussi un multiple des réserves, ne peut pas, sur la base d’une augmentation donnée de ses réserves, étendre ses dépôts plus que d’un montant égal aux réserves extra excédentaires. La banque individuelle est dépourvue du pouvoir de « multiplier » les dépôts, bien que d’une manière ou d’une autre le système ait ce pouvoir et en réalité la banque individuelle, dans l’équilibre final, semble avoir multiplié les dépôts.

La succession des événements dans le système bancaire qui donne la clé du paradoxe est indiquée ci dessous :

(1) Banque A

Actif

Réserves :1000$

Passif

Dépôts:1000$

Si l’obligation de réserves est de 10%, la banque A possède des réserves excédentaires pour un montant de 900$ – cela signifie qu’elle peut faire face à un solde de compensation défavorable de 900$ et toujours satisfaire à l’obligation de réserves pour les 1000$ de dépôts avec lesquels elle a commencé.

(2)  Banque A
Actif
Réserves                      1000$
Inv., Prêts                      900$

Passif
Dépôts             1900$

Ici est indiqué le processus par lequel les prêts et les investissements sont réalisés – des prêts par crédit du compte de dépôts étant accordés aux emprunteurs. Si une obligation était achetée par une banque pour être ajoutée à son portefeuille, le bilan présenterait une variante par rapport au précédent :

(2a)
Actif
Réserves: 1000$
Inv., Prêts: 900$

Passif
Dépôts: 1000$
Effets à payer 900$

Les effets à payer font référence aux moyens de paiement remis aux vendeurs des obligations.

Quand les effets sont présentés au paiement, ils sont annulés et remboursés par des réserves. Dans le cas (2), le dépôt issu du crédit de l’emprunteur est utilisé. Naturellement il n’a payé six pour cent sur son emprunt, qu’avec l’idée d’en utiliser le produit. Quand il établit des chèques sur son compte de dépôt, ces chèques sont remis à des individus ou des entreprises qui, en toute probabilité, sont dans une autre banque ou une autre ville. Ils déposent leurs chèques à leurs propres banques qui les présentent à la compensation pour paiement par la banque A. Si la banque A était en équilibre avant de faire ces prêts ou investissements – c’est-à-dire, avec un solde habituellement nul en moyenne auprès de la chambre de compensation -, les créances contre elle résultant de nouveaux prêts ou investissements généreraient un solde défavorable en chambre de compensation. Elle doit effectuer des paiements pour cet excès de créances contre elle par rapport à ses créances contre d’autres banques. Ses réserves sont réduites. Ainsi partant de la situation (2) comme de la situation (2a), nous en arrivons pour la banque A à ce qui suit :

(3)

Actif
Réserves :100$
Inv., Prêts: 900$

Passif
Dépôts :1000$

En fait les 900$ de réserves sont allés dans le reste du système bancaire. Ils peuvent être allés dans une seule banque ou dans de nombreuses banques, cela dépend de facteurs aussi évidents que le nombre d’emprunteurs qui ont reçu les dépôts, leur manière de les dépenser et des pratiques bancaires de ceux qui reçoivent les dépenses des emprunteurs initiaux.

Dans le cas le plus simple, les 900$ supplémentaires vont à une seule banque B:

(4) Banque B

Actif
Réserves : 900$

Passif
Dépôts :900$

Si la banque B considère le dépôt des 900$ supplémentaires comme une part normale et stable des moyens de circulation partagés avec la banque A, c’est-à-dire considère que sa part normale du marché bancaire a augmenté de 900$, elle reconnaît l’existence de réserves excédentaires pour un montant de 810$. Elle peut augmenter ses prêts et investissements et faire face à un solde de compensation défavorable qu’une telle augmentation entraîne. Ainsi l’étape suivante dans le processus est atteinte, lorsque la banque B réagit de la même manière, bien qu’à une échelle moindre, que la banque A en (2) à un excès de réserves.

(5) Banque B

Actif
Réserves: 900$
Invest.810$

Passif
Dépôts : 900$
Effets à payer : 810$

Au fur et à mesure que les effets, utilisés pour financer des investissements et tirés sur la banque elle même, sont présentés au paiement, les réserves se réduisent :

(6)Banque B

Actif
Réserves   : 90$
Invest. : 810$

Passif
Dépôts :900$

Les 810$ de réserves utilisés pour payer les effets sont répartis dans le système bancaire. Ils peuvent être répartis entre de nombreuses banques. Dans le cas le plus simple, ils vont à une seule banque. Dès que cette banque C considère ces dépôts qui sont à l’origine de ces réserves comme stables, c’est-à-dire comme constituant sa part normale des moyens de circulation, elle reconnaît l’existence de réserves excédentaires et se développe.

(7) Banque C

Actif
Réserves  : 810$

Passif
Dépôts : 810$

(8)Banque C

Actif
Réserves: 810$
Invest.: 729$

Passif
Dépôts :810$
Effets à payer: 729$

Après paiements des effets, la banque se trouve dans la situation suivante compte tenu de la séquence des opérations que nous suivons :

(9) Banque C

Actif
Réserves:  81$
Invest. : 729$

Passif
Dépôts : 810$

Les réserves utilisées pour effectuer le paiement réapparaissent dans la banque D :

(10) Banque D

Actif
Réserves : 729$

Passif
Dépôts: 729$

Dans la mesure où ces dépôts sont considérés comme stables, une expansion se produit avec l’achat de titres d’investissement :

(11) Banque D

Actif
Réserves  : 729     $
Invest.  : 656.10$

Passif
Dépôts:  729 $
Effets à payer : 656.10$

(12) Banque D
Actif
Réserves : 72.90$
Invest. : 656.10$

Passif
Dépôts: 729$

Le processus se poursuit jusqu’à ce que la vague de croissance, en diminution progressive, avoisine zéro. Lorsqu’une situation de stabilité et d’équilibre est atteinte, le total des nouveaux dépôts est égal à 10000$, le total des prêts et investissements est augmenté de 9000$. Pour l’ensemble du système bancaire, la situation sera la suivante :

Système bancaire

Actif
Réserves : 1000$
Prêts, Inv. :9000$

Passif
Dépôts : 10000$

La compréhension du mécanisme d’expansion présenté donne une idée du processus inverse de contraction, consécutif à une perte nette de réserves par le système bancaire, dans lequel chaque banque cède des placements pour combler son insuffisance de réserves. Une banque qui cède des titres de placement améliore sa propre position en réserves aux dépens des autres banques. Chaque transfert de réserves d’une banque à l’autre s’accompagne de la disparition de dépôts. Si une banque vend des titres à l’un de ses propres clients, les dépôts sont directement annulés ; si elle vend à une autre banque ou à un client d’une autre banque, il n’y a pas d’effet immédiat sur les dépôts de la banque vendeuse, mais la pression tenant à l’insuffisance de réserves est transférée de la banque vendeuse à l’autre banque.

Ainsi, nous partons de la situation (1) de la banque A qui a un dépôt de 1000$ en contrepartie d’actifs normalement alloués – des réserves au minimum légal et des prêts et des investissements au maximum.

(1) Banque A

Actif
Réserves : 100$
Prêts, Invest.: 900$

Passif
Dépôts :1000$

Si le déposant le transforme en liquide, la banque va enregistrer une insuffisance de réserves de 900$. Elle va s’efforcer de se réapprovisionner en réserves en cédant 900$ des ses titres de placement – cela signifie qu’elle peut vendre des obligations, des bons du Trésor ou des titres à l’open market.

Fondamentalement la banque A, par la vente, convertit 900$ d’investissements en liquidités pour satisfaire la demande de ses clients. La succession des étapes présentée ci dessous ne sera pas forcément exactement celle qui sera suivie en pratique mais, en principe, le processus peut être décrit ainsi :

(2) Banque A

Actif
Réserves : 1000$

Passif
Dépôts 1000$

(3) Banque A

Actif
Réserves dépensées

Passif
Débit ou suppression de compte de dépôts

Les titres liquidés par la banque A sont achetés par un client de la banque B. Avant son achat de titres vendus par la banque A, son dépôt était le suivant :

Banque B

Actif
Prêts, Invest. : 810$
Réserves: 90$

Passif
Dépôts : 900$

Son dépôt étant versé à la banque A, la banque B est confrontée à un solde de compensation défavorable de 900$. Elle y fait face avec du liquide ou des réserves – 90$ de réserves contrepartie du dépôt versé, 810$ obtenus par liquidation, vente à l’open market, de titres d’investissements.

Résultat net pour la banque B : 810$ par conversion de titres en liquide ou réserves, 90$ de réserves versées et 900$ de dépôts utilisés.

Les titres vendus par la banque B sur le marché sont achetés par un client de la banque C. Celle-ci doit faire face à un solde de compensation défavorable de 810$. Elle utilise les 81$ de réserves, contrepartie des 810$ de dépôts dépensés par l’acheteur des titres vendus par la banque B et par les réserves additionnelles de 729$ obtenues par la liquidation de ses propres titres, 729$ étant en un certain sens alloués en contrepartie des dépôts dépensés. Résultat net pour la banque C : 729$ de titres convertis en réserves, perte de 81$ de réserves et disparition de 810$ de dépôts.

La vente des titres par la banque C affecte la banque D. Une vague continue de liquidation d’investissements et de dépôts se propage dans le système bancaire :

Système bancaire

Actif (-10000$)
Réserves en moins :1000$
Invest. en moins :  9000$

Passif (-10000$)
Dépôts en moins : 10000$

La contraction totale des dépôts est ainsi égale à un multiple des liquidités retirées – le multiple étant l’inverse du ratio de réserves.

En relation avec cette présentation, il faut noter que si l’expansion des dépôts génère de nouveaux besoins en liquidités manuelles, la ponction résultante sur les réserves agit comme un frein au processus d’expansion, limitant la croissance des dépôts d’un montant égal à un multiple de la ponction. Inversement, si la contraction des dépôts sert à réduire le besoin de liquidités manuelles, le flux résultant de liquidités revenant dans les banques tend à amortir la contraction d’un multiple du flux de retour. L’évidence empirique, cependant, tend à montrer que les besoins de liquidités ne sont pas une fraction fixe du moyen de circulation, mais sont principalement déterminés par d’autres facteurs qui peuvent ou non être clairement liés à la quantité du moyen d’échange.

Il faut attirer l’attention sur le phénomène du « flottant ». Quand un paiement par chèque est réalisé, le bénéficiaire le dépose d’habitude à sa banque qui, ensuite, le présente à la banque de l’émetteur. Jusqu’à la présentation, le compte de l’émetteur n’est pas affecté alors que le compte du bénéficiaire est crédité. Pendant ce délai – qui peut être appréciable dans le cas de banques séparées géographiquement par une distance considérable -la monnaie de dépôt existe à deux endroits. H en résulte une surestimation statistique du moyen de paiement en circulation – temporairement pour un élément donné mais de façon permanente avec le flux continu d’opérations de présentation. Cette exagération statistique des dépôts est qualifiée de « flottant ».

Cas particuliers de création de dépôts par une banque en situation de monopole et par une banque appartenant à un système de banques en expansion simultanée.

Résumé :

À tout moment, la capacité d’une banque particulière à étendre ses prêts et investissements est une fonction de ses réserves excédentaires. Des exceptions techniques, d’importance non fondamentale, apparaissent dans les cas d’une banque bénéficiant plus ou moins d’une position de monopole et dans le cas d’une banque en croissance dans un système en croissance. Quand ils sont prêtés, ses dépôts sont un multiple des réserves ; ceci est vrai d’un système qui est la somme des positions individuelles des banques. Le multiplicateur est l’inverse du ratio de réserves.

Dépôts d’épargne et à terme

Les effets du transfert de fonds des déposants des dépôts à vue vers les dépôts à terme ou des dépôts à terme vers les dépôts à vue sont particulièrement intéressants. Ces effets varient quantitativement avec les obligations relatives de réserves.

Si par exemple l’obligation est de 3% pour les dépôts à termes et 10% sur les dépôts à vue, un transfert des premiers vers les seconds de 1000$ a les effets suivants :

Banque A

(1)

Actif
Réserves: 100$
Prêts, Inv.: 900$

Passif
Dépôts à vue: 1000$

(2)

Actif
Réserves: 100$
Prêts, Inv.: 900$

Passif
Dépôts à terme 1000$

À cette étape il faut noter que le moyen de circulation a été réduit de 1000$. La situation n’est pas un équilibre car la banque a des réserves excédentaires de 70$ correspondant à la réduction provoquée par le transfert.

Comme la banque s’adapte à la nouvelle situation, elle étend ses prêts et investissements de 70$ et perd 70$ de réserves au profit du reste du système :

(3)   Banque A

Actif
Réserves ; 30$
Prêts, Inv. : 970$

Passif
Dépôts à terme: 1000$

En nous tournant vers le reste du système, nous pouvons décrire la suite des répercussions suivant l’impact des 70$ de réserves laissées par la banque A :

(4) Banque B

Actif
Réserves : 70$

Passif
Dépôts à vue : 70$
(5) Banque B

Actif
Réserves :7$
Prêts, Inv. : 63$

Passif
Dépôts à vue : 70$

Les répercussions s’étendent aux banques C, D, E et ainsi de suite. La somme de ces répercussions serait :

Actif
Réserves: 70$
Prêts, Inv.: 630$

Passif
Dépôts à vue : 700$

L’effet net du transfert sur l’ensemble du système, incluant la banque A dans laquelle le transfert initial a eu lieu, serait le suivant :

–  Dépôts à vue (moyen de circulation) : moins 300$

–   Dépôts à terme (ont une vitesse zéro et ne sont pas des moyens de circulation) : plus 1000$

–   Prêts et investissements (plus 70$ dans la banque A, plus 630$ ailleurs) : plus 700$

Si le détenteur initial des 1000$ de dépôts à vue avait choisi d’investir directement dans une obligation émise par une société dans le but d’accroître ses immobilisations, les dépôts à vue seraient restés inchangés et l’investissement aurait augmenté de 1000$. La technique de l’investissement individuel au travers des dépôts à terme tend à réduire quantité de moyens de circulation et se traduit par une baisse de l’investissement.

Cette analyse révèle l’aspect déflationniste des dépôts à terme ou d’épargne et peut poser des questions sur le caractère souhaitable de tels dépôts et des techniques d’investissement individuel.

Il y a cependant d’autres considérations à prendre en compte dans l’estimation des effets inflationnistes ou déflationnistes des dépôts à terme. La monnaie remplit différentes fonctions. Parmi celles-ci, il y a celle qualifiée habituellement de réserve de valeur. La monnaie satisfait le désir de liquidité, qui est lui-même un assemblage de motifs. Normalement, une certaine proportion de la monnaie dans une communauté remplit à tout moment cette fonction et sa vitesse est zéro, réduisant la vitesse moyenne de l’ensemble du stock de monnaie. Mais le dépôt à terme ou d’épargne peut remplir cette fonction tout aussi bien que le dépôt à vue et même mieux, car il porte intérêt.

Si la monnaie oisive est convertible en dépôts d’épargne ou à terme, et partiellement au moins transformée en dépôts à vue actifs, la vitesse moyenne des dépôts à vue augmente suite au processus d’élimination des éléments à vitesse zéro.

Il faut donc considérer l’aspect inflationniste de la constitution de dépôts à terme. Les deux aspects doivent être pondérés dans toute évaluation du caractère socialement souhaitable des dépôts à terme et dans toute formulation de politique les concernant.

Comme technique d’investissement, le dépôt à terme est déflationniste, comme substitut de dépôt à vue, inflationniste. Dans la mesure où des catégories statistiques sont concernées, le transfert de dépôts à vue vers les dépôts à terme est déflationniste par le fait qu’il y a réduction dans la série temporelle des dépôts à vue. Cependant, si le dépôt à terme est réellement un substitut effectif au dépôt à vue dans la satisfaction des motifs de liquidité, le transfert remplace un dépôt à vue oisif par un dépôt plus petit mais actif Le résultat net de cette évacuation des éléments oisifs de la série des dépôts à vue est une hausse dans la vitesse totale des dépôts. Une baisse statistique dans M apporte nonobstant une hausse dans MV. Si, cependant, le dépôt à terme représente purement une technique d’investissement, à la fois M et MV baissent, et de toute évidence, l’interprétation déflationniste prévaut.

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