Les dettes réciproques, ciment des sociétés
Résumé
Que la dette en général ( c’est à dire une multitude de dettes entre familles, clans ou tribus ) ait été facteur de lien social dans les sociétés primitives semble un fait admis par la plupart des anthropologues, et ceci avant même l’apparition historique des monnaies. Évidemment, il ne s’agit pas de la dette publique d’un état moderne. Cependant une conception actuelle de la monnaie moderne ( souvent qualifiée de « monnaie pleine » ) peut relever du même esprit d’endettement réciproque, propice au liens sociaux.
En effet si un état émet ex nihilo sa monnaie pour payer ses dépenses, ceci implique que cette monnaie est, in fine, une reconnaissance de dette de l’état – c’est à dire nous tous – à l’égard des agents économiques qui ont donné à l’état. A l’autre bout de la chaine monétaire pourquoi cet état est-il fondé à percevoir l’impôt ? Parce que chacun bénéficie de l’environnement social qui l’entoure ; chacun a une dette envers la société qui « l’héberge « . C’est une dette de sens « contraire » ( des individus vers la société ) à celle qui a provoqué l’émission monétaire ( de la société vers des individus ). L’impôt vient donc compenser la dette monétaire, autrement dit l’effacer. Mais entre le pôle de sa naissance et celui de sa mort, la « monnaie pleine » circule de manière tout à fait conforme à toute circulation monétaire ; c’est une monnaie gratuite, contrôlée démocratiquement, et adossée à la solidité sociale.
Un ami a désormais en main mon exemplaire de « Dette : 5000 ans d’histoire » de David Graeber. Je n’en parlerai donc que de mémoire. J’y ai trouvé la possibilité d’un éclairage nouveau sur la nature de la monnaie, cette monnaie qui aurait été inventée pour faciliter le troc en usage dans les sociétés primitives. C’est du moins ce que répètent volontiers les économistes après François Quesnay à l’époque de Louis XV. Je l’ai moi-même répété à l’occasion.
Eh bien non. L’anthropologue D. Graeber nous l’affirme : ni lui, ni aucun de ses confrères, n’a jamais rencontré une société pratiquant systématiquement le troc. Il ne s’agit là que d’une fable répétée d’âge en âge par les économistes ; puisse-t-elle être la seule …
Que sont donc ces sociétés antérieures à l’apparition des monnaies ? Ce sont des sociétés organisées de telle sorte que chacun se ressent toujours redevable envers d’autres et le reconnaît. C’est un réseau de dettes maintenu par un flux continu de dons. Au delà du groupe restreint partageant de manière égalitaire les contentements et servitudes du quotidien, l’organisation sociale, plus ou moins hiérarchisée, oblige les uns et les autres à des dons utilitaires ou des cadeaux honorifiques. Ceux-ci créent immédiatement chez ceux qui en bénéficient l’obligation de rendre. On ne rend pas nécessairement l’identique, mais le socialement équivalent. Le don doit être reçu ; il doit aussi être rendu en un temps socialement acceptable et à un niveau socialement digne. Le don et la dette sont le recto et le verso de l’existence même dans ces sociétés premières. Les leaders y ont une telle nécessité de dons qu’ils peuvent parfois s’y retrouver couverts d’honneurs mais économiquement parmi les moins bien lotis.
Que l’on ne s’y méprenne pas, l’échange créateur de lien social existe encore aujourd’hui en bien des occasions. La bienséance n’exige-t-elle pas de rendre une invitation, de reconnaître un service par un modeste cadeau, de recevoir le vieil oncle qui vous approvisionnait en bonbons durant votre enfance … Il n’ y a pas si longtemps que, dans tous les hameaux de France, quand un villageois sacrifiait son cochon destiné à la salaison, il ne manquait pas de réserver quelques morceaux de viande fraîche pour chacun de ses voisins. Ceux-ci se seraient déshonorés de ne pas faire de même le moment venu. Certains appels au don, (le téléthon, le sidaction … ) n’ont-ils pas été institués comme événements nationaux avec un certain succès. « Donner, recevoir, redonner » a laissé des traces jusque dans nos sociétés modernes. Pourquoi ce type de relations n’y retrouverait-il pas sa place ?
Comment la monnaie a-t-elle fait son apparition dans le tissu social initial ? Tout simplement à partir du moment où l’on a cherché une certaine quantification des dons et donc aussi des dettes. Il ne s’agit pas encore d’échanges marchands ( un bien contre monnaie ). Mais celui qui a reçu en hommage trois petites barres de laiton sait très bien que c’est un peu moins que s’il en avait reçu cinq. Ces objets ne lui servent à rien : ce ne sont que des dons qui l’obligent à rendre en proportion ; il comptabilise une dette de trois barres de laiton. Le glissement vers l’échange monétaire est là. Plus tard, que pourra bien faire le légionnaire romain des quelques pièces représentant sa solde, sinon les échanger contre des biens réels directement utilitaires. Ces pièces n’ont en effet aucune autre utilité pour lui. Il ignorera certainement leur nature initiale de don-cadeau qui doit donner lieu à un autre don en retour. N’avons-nous pas oublié, nous aussi, que la monnaie n’est rien, absolument rien, sans une société où elle a cours.
Ainsi en ces temps reculés, la dette naît d’un don et non pas d’un prêt ; seul un don en retour, un don « contraire » peut libèrer de la dette. Dans nos sociétés modernes, comme dans celles des millénaires précédents, à leur naissance les bébés reçoivent tout de leurs parents, de leur entourage familiale et de leur environnement social. Ils reçoivent les ressources économiques mais, bien au delà, tout ce qui est social et culturel. Adultes, ils contribueront à l’existence et au bien être d’eux-mêmes certes, mais aussi et en sens « contraire » de leurs proches et de l’ensemble de la société où ils vivent, y compris les anciens et les handicapés. C’est du moins ainsi que l’on imagine une société civilisée. En humanité, on reçoit en fonction de qui l’on est et l’on donne en reconnaissance de ce que l’on a reçu. Et si la monnaie n’était que la comptabilité de ce réseau d’échanges ? Les chiffres et les nombres n’ont aucune valeur en soi ; seul ce qu’ils représentent en a.
Cette vision anthropologique de la monnaie me semble parfaitement compatible et cohérente avec une conception moderne de la monnaie. Cette conception ne correspond pas à ce qui existe mais à ce que suggère une école de pensée déjà ancienne et à laquelle on peut associer des noms prestigieux : Irving Fisher, Milton Friedman et Maurice Allais. Cette école reste, hélas, tenue à l’écart des médias. Elle préconise d’abandonner le système monétaire actuel dit « à réserves fractionnaires » pour un système souvent qualifié de « monnaie pleine » ou encore « 100 % monnaie ». Le système « à réserves fractionnaires » est un système à deux niveaux, système issu d’une longue pratique bancaire. Cette pratique consiste à prêter à la clientèle des sommes nettement plus élevées que celles effectivement présentent dans les coffres : celles-ci ne sont qu’une fraction de celles-là et en constituent la « réserve ».
On est là au coeur de la monnaie moderne : la monnaie des comptes bancaires n’est en réalité que promesses de monnaie et le total de ces promesses est largement plus élevé que celui de la monnaie disponible. Ceci n’est jamais souligné et, de ce fait, souvent ignoré : la masse monétaire issue des banques ( monnaie bancaire) est un multiple ( variable selon la conjoncture mais de l’ordre de 4 à 6 ) de la masse monétaire émise par la Banque Centrale (monnaie centrale ). Si cette situation a des explications historiques (liées notamment au fait que la monnaie centrale a longtemps été l’or ou directement liée à l’or, donc forcément en quantité limitée) les analyses de nombreux économistes ont depuis longtemps conclu que ce système était difficile, voire impossible à contrôler et source de multiples crises financières.
Dans un système à « monnaie pleine », au contraire, il n’y a aucune ambiguïté : la monnaie prêtée doit toujours exister. Les promesses de monnaie ne sont en aucun cas confondues avec la monnaie.
Oublions donc un moment le fétichisme monétaire qui a cours, fétichisme selon lequel de l’argent, il y en a ou bien il n’y en a pas. Et si vous n’en avez pas, vous êtes contraint d’en emprunter là où il y en a ; ou bien encore, si vous êtes un état, de le prendre à ceux qui en ont pour le donner à ceux qui n’en ont pas. Vous oubliez qu’aujourd’hui même et chaque jour, l’argent est créé par millions, si ce n’est par milliards, car ceux qui le font se gardent bien de vous dire qu’ils le font et surtout comment ils le font. Oubliez ce monde là, sinon ce qui va suivre vous paraîtra inimaginable et lubie invivable.
Imaginez un état organisé démocratiquement en une collectivité économiquement solidaire. Cet état sait donc exprimer la volonté éclairée du plus grand nombre ; c’est notre définition de la démocratie. Le plus grand nombre, fut-il éclairé, peut malgré tout faire des erreurs mais c’est à terme le meilleur choix car un certain consensus social semble un élément majeur pour la stabilité et l’évolution pacifique des sociétés. Le plus grand nombre reste aussi capable de rectifier ses erreurs.quand il en prend conscience. La collectivité nationale peut donc décider ce qui doit être fait, le faire faire et le payer à ceux qui l’ont fait. Comment peut-elle payer ? Simplement en reconnaissant à sa juste valeur, dans l’unité de compte nationale, ce qui lui est fourni. Elle émet une reconnaissance de dette pour cette valeur. Dans cette perspective la monnaie nationale est une créance sur la collectivité détenue par un ou des membres de cette collectivité. Cette créance est, par convention sociale, définie comme transmissible entre les membres de la collectivité. Elle constitue donc une monnaie puisqu’elle peut être échangée pour sa valeur contre tout autre bien ou service de même valeur. Ainsi la collectivité nationale émet sa monnaie mais ne l’emprunte pas. Ce faisant, nous reconnaissons la dette collective que nous avons envers tous ceux qui contribuent directement à la construction sociale.
Comment, avec une telle pratique, éviter une accumulation indéfinie de monnaie qui perdrait vite toute valeur ? Il suffit de considérer la dette « contraire » : collectivement nous devons aux contributeurs sociaux, mais individuellement nous devons à la collectivité notre environnement social et culturel. Cette dette individuelle, variable selon ce que l’on a reçu, chacun doit s’en acquitter par l’impôt. Le paiement de l’impôt est un abandon de créance sur la collectivité ( par paiement monétaire ) en acquittement d’une créance « contraire » de la société sur nous-même.
Résumons-nous. En « monnaie pleine », l’état émet sa monnaie nationale en paiement de ses dépenses sans avoir à l’emprunter : il y a monétisation des dépenses publiques. L’état par ailleurs collecte les impôts dans la même optique de reconnaissance de dette, mais cette fois il s’agit des dettes individuelles des citoyens vis à vis de la collectivité nationale. La collecte des impôts correspond à une démonétisation, la démonétisation des recettes. Cette démonétisation doit être ajustée pour maîtriser correctement la masse monétaire et maintenir les inégalités sociales à un niveau socialement accepté.
Remarquons que l’utilisation de monnaies pleines pour les échanges internationaux peut, elle aussi, être analysée en terme d’ équilibrage de dettes contraires. Si un état A détient des créances sur l’état B, c’est à dire des devises émises par l’état B, et si cet état B détient des créances sur l’état A, il leur est possible de procéder à des annulations de créances contraires. Cela ne peut se faire sans négociation du taux de change. Ceci ouvre tout un espace de coopérations possibles, allant jusqu’à la définition éventuelle d’unités de compte monétaires communes. Celles-ci pourraient contribuer à réduire l’intensité de la guerre économique généralisée à laquelle on assiste aujourd’hui.
Faut-il ajouter que le passage à la monnaie pleine ne manquerait pas de susciter de vives oppositions tant de la part de ceux qui y perdraient quelques avantages que de ceux qui n’en sont encore qu’au fétichisme monétaire évoqué ci-dessus. Elle permettrait néanmoins – et c’est considérable – de conserver le marché dans lequel se déploie l’économie réelle. Certes l’économie financière, bien que les prêts dits « mutuels », c’est à dire de monnaie préalablement épargnée, resteraient possibles, en serait sans doute bouleversée ; faut-il vraiment s’en étonner, compte tenu de ce qu’on y constate aujourd’hui ?
Est-ce à dire que la « monnaie pleine » réglerait tous les problèmes ? Evidemment non. Elle nécessiterait d’ailleurs d’être déclinée dans le détail et pour ce faire le personnel des banques commerciales serait probablement d’un bon secours. Ce détail a d’ailleurs déjà été examiné de près par ses promoteurs. Des propositions, qui ne seront pas rappelées ici, existent (voir par exemple http://www.bayard-macroeconomie.com/reforme-systeme-monetaire.html , ou bien http://www.iconomix.ch/fr/blog/951-faut-il-redonner-le-monopole-de-la-creation-monetaire-a-la-bns/ ou encore, en Grande Bretagne, http://www.positivemoney.org/our-proposals/ ). La « monnaie pleine » en tout cas évacuerait les fantômes qui font notre actualité : la croissance nécessaire qui n’en finit pas de se faire attendre ( est-elle bien nécessaire d’ailleurs ? ), l’investissement qui garde l’oeil rivé sur la confiance alors que la méfiance occupe de plus en plus le devant de la scène.
Faut-il vraiment encore attendre ? Pourquoi ne pas s’interroger sur la situation réelle de nos démocraties européennes et remédier courageusement aux dérives s’il y en a ? Pourquoi feindre de croire que refuser l’euro est aussi refuser l’ Europe ? Pourquoi confondre le retour à des « monnaies nationales pleines » avec un banal retour aux monnaies nationales du siècle dernier ? N’y aurait-il pas là le moyen de conserver à l’égard du reste du monde l’attractivité justifiée de nos modèles sociaux, non pas dans un esprit de conquête mais bien comme des exemples à imiter ?
Peut-être un jour sera-t-il demandé à ceux qui savent et sont en capacité de se faire entendre pourquoi ils se sont tus. Il est trop simple d’affirmer qu’une dette doit être remboursée sans jamais évoquer la réforme du système monétaire. On peut tout aussi légitimement penser qu’aucun remboursement n’a lieu d’être s’il est destructeur de lien social. et rappeler que des penseurs reconnus ont déjà expliqué comment y parvenir.
Jean Jégu, le 8 avril 2015
http://jegu.jean.pagesperso-orange.fr/navidetcimsoc.html








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